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"Les Cahiers Marcoeur", 21e épisode
LA CHEMISE BEIGE : Charly
Article du 2 juillet 2004

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LA CHEMISE BEIGE : CHARLY

Charly regarde sa montre. Rachel est encore dans la salle de bains. Elle y est rarement longtemps, elle s’habille et se maquille à une vitesse folle, mais il commence à s’impatienter. Elle a passé avec lui la nuit du jeudi au vendredi. C’est une exception à la règle, mais il ne le regrette pas. S’il a accepté de faire une entorse à ses habitudes de vieux garçon ce n’est pas seulement parce qu’elle était plus superbe et désirable que jamais, mais surtout parce qu’il savait qu’il ne risquait rien. Eliane passait deux jours à Paris et revient en fin de matinée. Non sans hésitation, Charly a consenti à lui confier une clé de l’appartement pour qu’elle n’ait pas à repasser chez elle ou à l’attendre devant la porte. A présent, il tient absolument à ce que Rachel s’en aille avant lui : il a le tour de l’appartement à faire... ce rendez-vous, tout à l’heure. Ca va être juste encore. Il n’aura pas le temps de revenir avant l’arrivée d’Eliane.

Pendant que l’eau traverse le café, Charly ramasse dans la chambre le livre et le mouchoir de Rachel et les dépose sur son sac dans le séjour. Elle le remercie souvent de prendre ainsi soin d’elle, mais lui sait qu’il n’a pas le choix. Depuis près d’un an que ça dure, il est bien obligé de procéder ainsi, puisqu’il insiste pour qu’elles viennent passer la nuit ici. De toute façon, il est exclu qu’il aille chez Eliane et Lucie...
- Dieu Merci ! dit Charly tout haut.
- Tu me parles ? demande Rachel depuis la chambre.
- Non, euh oui ! Le café est prêt.

Quant à Rachel, il argue du fait que la présence d’un homme dans son lit, trois soirs par semaine, perturberait beaucoup sa fille Sara, âgée de sept ans... Il l’affirme au vu des nombreux livres de psychopathologie infantile qu’on lui envoie régulièrement en service de presse.
- Mais tu pourrais venir toutes les nuits, pour ce qui me concerne ! réplique-t-elle.
- J’ai besoin de tranquillité pour écrire, tu devrais le savoir, depuis le temps...
Rachel ramasse le panier d’osier dans lequel elle a apporté de quoi préparer le repas de la veille.
- Veux-tu que je rachète du pain ?
- Euh, non, tu sais quand je suis seul je ne mange pas de pain, en fait. Ce qui reste me suffira pour ce soir, je pense...
- Tu devrais me laisser m’installer ici avec toi... Tu n’aurais plus à faire la cuisine, à acheter du pain, à... Non, je vois bien que tu n’es toujours pas décidé à abandonner le célibat. Allez, je me dépêche...

Il se lève, la prend par la taille.
- Je peux t’appeler ?
- Si tu veux, mais ça sera sûrement court... Faure est sans arrêt sur mes talons en ce moment...
- Je comprends ça ! Les arrêtés municipaux à signer, les monuments à inaugurer, les conseillers à réunir, que veux-tu qu’il fasse sans toi ?
Rachel lui tire la langue et s’enfuit de l’appartement.

En voyant la porte de l’ascenseur se refermer sur elle, Charly se dit qu’il l’appellera sûrement dans la matinée. Il aime beaucoup entendre la voix toute professionnelle de Rachel s’adoucir lorsqu’elle le reconnaît, s’assourdir quand il se met à évoquer leurs ébats de la veille, se raffermir quand on entre dans son bureau. Oui, il aime vraiment beaucoup ça. Ce n’est pas la seule chose qu’il aime chez elle, d’ailleurs...

Ce n’est qu’au prix d’un emploi du temps parfaitement réglé que Charly parvient à gérer au mieux sa situation affective. Il a en effet imposé aux "deux grandes" un emploi du temps très précis : Eliane, psychanalyste consultante en entreprise, se rend officiellement à Paris les mercredi et jeudi et rentre chez elle le vendredi matin. En fait, elle fait l’aller-retour dans la journée et passe les deux nuits chez lui. Rachel confie Sara à sa mère le lundi soir, à son ex-mari le vendredi soir. Elle peut donc rester chez Charly ces soirs-là.

Tous les week-ends, Charly s’invente un congrès ou un salon du livre. Une fois sur deux, il part à la mer ou à la campagne avec Eliane. L’autre week-end, il le passe avec Rachel, car Sara est chez son père. Charly rejoint alors Rachel chez elle, bien que cela ne lui plaise qu’à moitié, car il redoute qu’Eliane ait l’idée de passer le voir et que Rachel lui ouvre en peignoir pendant que lui-même prend sa douche. On l’aura compris, il reste à Charly une nuit libre par semaine : celle du mardi. Cette nuit, il se la garde. Lucie aimerait bien se l’annexer. Mais la dernière fois qu’elle a fait une tentative, Charly a violemment réagi.

Elle s’est d’abord mise à pleurer puis, se ressaisissant, elle a dit : « Ah, si je ne te connaissais pas comme je te connais, je me dirais que tu es vraiment un vieux con ! » Charly s’est perdu en conjectures sur le sens de cette phrase mais, à ses yeux, l’essentiel est que la jeune fille ne vienne pas perturber l’équilibre fragile qu’il parvient à maintenir depuis de longs mois. Il n’est en effet pas question que Lucie découche, elle est bien trop jeune.

Il prend déjà bien assez de risques en acceptant d’aller la voir chez elle dans la journée. Elle a beau prétendre que si ses parents débarquaient, Charly pourrait sortir par la fenêtre - « Il n’y a qu’un étage et la pelouse est très molle juste en dessous, l’été dernier on a fait un concours avec des copains de ma classe pour voir qui oserait sauter, il n’y a qu’Annie qui s’est fait mal, un peu, une entorse au genou, mais depuis on l’a opérée et ça va » - il n’est pas très chaud pour multiplier les rencontres. "La petite", il la retrouve surtout dans la journée, entre deux cours, pendant que "les grandes" se consacrent, l’une à ses analysants, l’autre à ses élus. Il va sans dire qu’il connaît parfaitement leurs emplois du temps à toutes deux ! Le téléphone n’est pas fait pour les chiens et les multiples appels qu’il leur passe dans la journée sont autant destinés à contrôler l’endroit où elles se trouvent qu’à leur susurrer des mots tendres.

Cette situation n’exige pas seulement, entre deux, le passage au peigne fin de l’appartement, mais aussi une grande vigilance verbale. Ainsi, lui qui est censé écrire beaucoup la nuit et tôt le matin « Et ce ,n’est pas la peine de m’appeler, quand j’écris je débranche le téléphone » raconte à Eliane, le mercredi soir, ce qu’il a (en principe) "écrit" la veille lorsqu’il passait (en fait) la soirée avec Rachel, et narre à Rachel, le samedi après-midi, le chapitre (fondateur) qu’il est parvenu à terminer le vendredi matin à l’aurore, quand (en réalité) Eliane le secouait parce qu’il ronflait.

Au début, il leur décrivait à toutes deux son roman en cours, intitulé Récidives. Mais, comme vous vous en doutez, le roman n’avance pas, tout le temps libre que lui laisse chacune de ses femmes étant consacré à convaincre l’autre qu’elle lui a manqué terriblement depuis leur dernière rencontre. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas complètement faux.
Alors, Charly s’en tire en leur racontant à chacune un roman différent. Qu’il invente au fur et à mesure.

Ça se passe en général de la manière suivante : on est un mercredi soir, il a dîné avec Eliane et ils vont boire un verre dans l’un des nombreux bars de Tourmens. Là, il lui livre la suite d’un polar sombre et sanglant, intitulé Les trois nuits de Walt Maltmall. Ça donne à peu près ceci :
Eliane : Alors, où en es-tu ?
Charly : Attends, qu’est-ce que je t’ai raconté la fois dernière ?
E : Eh bien, il découvre le cadavre de la call-girl dans la baignoire du comédien, et à ce moment-là on l’assomme...
C : Ah, oui. Je ne sais pas si je vais garder cet épisode-là. Si je la tue, je n’aurai plus de personnage féminin intéressant, et puis je l’aime bien cette fille, Walt aussi d’ailleurs, c’est dommage qu’il ne puisse pas la... Tu vois ce que je veux dire ?
E : Non, pas du tout...
C : Quoi qu’il en soit, il trouve un cadavre de femme, étranglée ou égorgée, mettons que c’est celui d’une inconnue, ça épaissit le mystère, on lui donne un grand coup sur le crâne et quand il se réveille, évidemment l’inspecteur Farrow est là et lui verse un seau d’eau sur la tête...
« Alors, Maltmall, vous avez encore laissé des empreintes partout ?
- Pas encore... Dites-moi, Farrow, avec l’eau, avez-vous mis de l’aspirine ? »
Et ainsi de suite.

Ou alors, on est vendredi, Rachel et lui vont au Royal et au retour, pendant qu’il met la table et qu’elle prépare le dîner, il lui raconte le roman tragique et mystérieux qu’il est en train de composer : Nuits blêmes.
Rachel : Alors, tu as résolu ton problème ?
Charly : Quel problème ?
R : Eh bien, celui dont tu m’as longtemps parlé tout le week-end, si tu avais passé autant de temps à écrire qu’à en parler, il serait déjà résolu...
C : Tu veux dire, la séance de spiritisme ?
R : Non, non ! C’est fabuleux, on dirait que tu ne te souviens même pas de ce que tu me racontes... Tu m’as parlé pendant toute l’après-midi de cette femme à la fois morte en couches et ressuscitée, et de toutes les explications que le professeur Reiner propose au lecteur. Tu ne savais pas comment les mettre en page, si tu devais le faire sous forme de dialogue, ou de récit à la troisième personne, ou s’il devait s’agir d’un mémoire que le professeur laisse avant de disparaître lui aussi...
C : Ah, ouiouioui je me souviens, figure-toi que j’ai laissé tomber pour le moment parce que je n’arrivais pas à me décider, je me suis contenté de faire une liste détaillée, et je choisirai la forme ensuite, ça n’a pas une grosse importance...
R : Mais tu m’as démontré le contraire, justement, que c’était crucial parce que cette série de révélations éclaire tout le livre tant dans son contenu que dans sa forme.
C : (avec le sourire de celui qui a voulu tester l’auditoire) Je vois que tu m’écoutes bien...
R : (estomaquée) Tu me faisais marcher, salaud !
C : (lui prenant les hanches) Eh oui ! Et tu marches. Mais bien sûr, que je me souviens de tout ! Alors, où est-ce que je m’étais arrêté ?
R : Donc... le professeur...Reiner se dit qu’il doit... Oh, Charly, tu... Ommmh ...

Collé contre elle, Charly la caresse pour détourner son attention, et cherche à rassembler des souvenirs datant de trois jours, à travers le brouillard amnésique de la cuite prise la veille au Caf’Cave avec Eliane.
C : Oui ? que disais-tu, ma chérie ? Surtout ne t’interromps pas, continue...
R : Comment veux-tu que je continue, salaud ?

Là, Charly hésite. Il ne peut pas lui refaire le coup de samedi dernier. Il ne l’a même pas laissée finir de préparer le repas. Ils se sont relevés à minuit et demie pour manger du fromage et du pain. S’il remet ça - et il sait que Rachel ne se fera pas prier - il n’aura pas le loisir de continuer à lui distiller Nuits Blêmes et il le regrette un peu. C’est vrai, quoi, c’est dommage, toutes ces histoires qu’il invente sans les écrire, c’est du gâchis, au fond. A vrai dire, il a essayé. Mais dès qu’il s’assied pour le faire, ça ne vient plus. Il n’invente jamais aussi bien que lorsqu’il peut simultanément dire et mimer ses fables improvisées, y faire feu de tout bois, de tout ce qui l’entoure, un rayon de soleil, le chapeau d’un homme dans la rue, un incident au carrefour, les vêtements de ses femmes, la couleur de leurs lèvres... Ce sont ses femmes qui le font parler, c’est leur écoute qui le stimule et il ne se sent jamais aussi inventif que lorsqu’il est près d’elles.

* * * * *

La boîte, de la taille d’un paquet de cigarettes, en moins épais, est blanche et porte un numéro de série et le nom du fabricant. Elle contient une centaine de comprimés minuscules, emballés dans un conditionnement métallisé.
- Ça n’a pas de goût, tu le laisses fondre sous la langue, et voilà ! Evidemment, il faut le prendre tous les jours.
Garrivier croise les doigts et sourit à Charly.
- Tu es un pionnier, tu sais...
- Un cobaye, oui ! répond Charly méchamment. Comment se fait-il qu’on n’en parle pas encore ?
- Le laboratoire craint de provoquer des réactions de rejet. Les journaux disent souvent n’importe quoi, à ce sujet.
- Ah, je vois, et tu as pensé à moi ! Très flatté.
- Ne plaisante pas. Nous cherchions quelqu’un qui saurait transcrire son expérience. Subjectivement, mais librement.
- C’est original, comme démarche médiatique, ricane Charly.
- On fait bien écrire des livres-témoignages à n’importe qui. Ce livre-là, au moins, il sera utile.
- Un livre ? Tu m’avais parlé d’articles dans la presse nationale !
- D’abord des articles, ensuite un livre. Ce sera le premier du genre : Charly Sacks, Mon expérimentation. Ça n’a pas l’air de t’enthousiasmer ?

Charly regarde Garrivier sans parvenir à déceler s’il plaisante, mais son ami poursuit.
- L’idée est la suivante : le fabricant est bien placé pour dire que le produit est inoffensif, que son effet cesse quand on interrompt la prise et que son efficacité est proche de 100%. Cependant, dans ce domaine, le "vécu" compte beaucoup. Si le produit est commercialisé, ce sera le tout premier de ce genre au monde. Il est souhaitable que parallèlement à sa mise sur le marché, les médias véhiculent une image de marque qui ne soit pas transmise par les seuls scientifiques. C’est tout de même un médicament très particulier : il ne soigne rien, mais pourra être utilisé par un très grand nombre d’individus. Il y aura sûrement beaucoup de tabous à combattre, beaucoup de résistances à surmonter. Les médecins seront plus faciles à convaincre que les utilisateurs potentiels. Ce n’est donc pas un article de vulgarisation, dont nous avons besoin, mais de la relation d’une expérience personnelle...
- C’est un peu délicat, quand même. Et si je ne le supporte pas ?
- Ça m’étonnerait. Le produit n’entraîne que très peu d’effets secondaires bénins, une somnolence, des maux d’estomac observés chez un très petit nombre de sujets lors des essais préliminaires.
- Et ça ne rend pas impuissant ?
- Les hommes qui ont éprouvé des difficultés sexuelles en avaient déjà avant de prendre le produit. Tout ça a été étudié très précisément. Nous avons toutes les autorisations possibles et imaginables, les Américains eux-mêmes sont prêts à le commercialiser, ils n’attendent plus que la décision de la société. C’est un coup de poker. Il a fallu imaginer une forme de promotion originale.
- Dans le temps, des associations se penchaient sur le problème, pourquoi ne pas les mettre dans le coup ?
- Parce que ce sont des militants. Nous voulions quelqu’un qui n’ait pas de préjugé dans ce domaine.
- Qui te dit que je n’en ai pas ?

Garrivier sourit largement et se renverse dans son fauteuil.
- Disons que tu n’en as probablement pas plus qu’un autre. Et que tu te poses probablement la question de manière assez constructive pour que nous ayons choisi de te mettre dans le coup. C’est ta série radiophonique sur le préservatif, qui nous a intéressés. Son double aspect informatif et primesautier...
- Mmmhh. Certains copains me l’ont reprochée, ils auraient préféré que je les bouffe, mes capotes... Ça fait trois ans, bientôt, mais je ne crois pas que ça ait beaucoup modifié les comportements...
- Cette fois-ci, l’enjeu est très différent. Je n’ai pas besoin de te faire un dessin. D’autre part, tu n’es pas le seul volontaire, bien sûr. Le laboratoire en a recruté trois cents mais, parmi eux, un seul écrira pour les autres.
- Ouais, je serai la voix des silences...

Charly tourne et retourne la boîte entre ses doigts. Il en sort la fiche signalétique, la déplie, la parcourt rapidement des yeux, la replie. Il referme la boîte.
- Et ça se prend quand ?
- En principe au moment de ton choix, mais si possible tous les jours à peu près à la même heure. Le produit est mieux absorbé en fin de journée, et l’effet commence deux à trois heures après l’absorption.
- Alors, le soir ça n’est pas conseillé...
- Ça dépend de tes habitudes. De toute manière, c’est efficace 25 ou 30 heures, donc au bout de trois quatre jours de prise, ça n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est de ne pas l’oublier. Une seule petite remarque : la prise d’alcool est déconseillée pendant le traitement : elle peut donner des petits troubles de mémoire. On ne sait pas très bien pourquoi.
- Et ça marche vraiment ?
- Oui.

Charly réfléchit. Il mesure égoïstement la chance formidable qui lui est offerte, le soulagement que cela peut représenter : un grand souci de moins dans sa vie quotidienne. Il a envie d’embrasser Garrivier pour avoir pensé à lui. Cependant, pour le principe, il fait la moue :
- Ça m’ennuie un peu de cautionner une entreprise commerciale...
- Allez, Charly, reviens sur terre ! Tu me connais. Si je ne pensais pas que le produit est révolutionnaire, je n’aurais jamais participé à l’entreprise. Ce truc-là, j’en rêvais depuis vingt ans. Pense à tous ceux à qui nous rendrons service. Ça peut changer la vie de millions d’hommes et de femmes. C’est moins cher à fabriquer que l’aspirine. Cette découverte est le fruit d’un hasard miraculeux et son potentiel est infini. Parce qu’en dehors de son efficacité propre, le produit peut servir de véhicule à des médicaments : on est en train d’expérimenter un nouvel antiviral qui, associé à la décidine, sera emmené directement dans la prostate, tu saisis l’enjeu ? Les hommes pourront non seulement être protégés mais protéger les femmes en leur faisant l’amour. Tu te rends compte ?
- Ouais, ouais. Mais tu comprends que j’hésite...
- Tu ne te sens pas un peu concerné ?
- Et toi ?
- Moi, je la prends depuis un an.

* * * * *

La feuille pliée dans la boîte porte le texte suivant :

Numéro d’expérimentation : FF 177

Dénomination internationale (D.C.I.) : décidine
Lot 51-99
Présentation : Comprimés-glossettes à 2 mg.
Mode d’emploi, posologie : Chaque jour, si possible à heure fixe, faire fondre complètement une glossette sous la langue. ATTENTION : NE PAS AVALER ! Les sucs digestifs détruisant le principe actif, l’effet du médicament serait compromis.
Effets secondaires observés pendant les expérimentations préliminaires : brûlures d’estomac, somnolence (6% des sujets) ; diminution de la libido, troubles de l’érection (5%) ; maux de tête, éruptions passagères (3%). Tous ces effets s’estompent au bout de quelques jours de prise, ou à l’arrêt du traitement. Merci de bien vouloir signaler au praticien qui vous a délivré ce médicament toute autre manifestation inhabituelle ou problème de santé survenant en cours de traitement.
Contre-indications : Allergie à la décidine. Stérilité non explorée. Maladies psychiatriques en évolution. Affections du bas appareil urinaire. Maladies sexuellement transmissibles.
Indication : Contraception masculine.

Une autre feuille a été remise à Charly lors du passage obligatoire - et éprouvant-, au Centre de Conservation du Sperme. Charly, habituellement disert pour ce qui concerne ses aventures extraordinaires, n’a jamais voulu parler de cet épisode à personne, et s’est mis à rougir très vivement lorsque Garrivier a demandé s’il était bien passé là-bas avant de venir le voir.

Expérimentation de la Décidine. Phase III

La décidine, produit des recherches pharmaco-immunologiques des Laboratoires Bardelay, créés en 1968, est une molécule visant à assurer une contraception efficace chez l’homme. Les expérimentations animales, conduites depuis quinze ans ont montré que cette molécule originale, isolée à partir de composants végétaux, n’a pas de toxicité sur les cellules de la reproduction, n’entraîne ni malformations ni cancer chez le rat. Chez l’homme, après absorption sublinguale, la décidine est concentrée dans la prostate et les vésicules séminales et, (en l’absence d’éjaculation) dégradée sur place, puis totalement éliminée de l’organisme en 36 à 48 heures. Lors d’une éjaculation, au contact du milieu aérien, la décidine forme avec autres composants du liquide spermatique des liaisons biochimiques irréversibles conduisant à l’immobilisation totale des spermatozoïdes. La fécondation est donc impossible.

Vous vous êtes porté volontaire pour l’expérimentation de ce produit dans les conditions normales d’utilisation. Nous vous demandons, pendant toute la durée de cette expérimentation, de noter tout évènement susceptible d’en perturber le déroulement et de le signaler au praticien ou au service chargé de votre dossier : modification du désir ou de la fréquence des rapports sexuels, modification d’attitude ou de comportement, oubli de comprimé, abandon de la méthode, survenue d’une grossesse chez la (les) partenaire(s), ennuis de santé même s’ils ne sont pas directement en rapport avec la prise de décidine, etc...
Cette expérimentation est anonyme et n’est pas rémunérée.

En cas d’absorption massive accidentelle, aucune précaution particulière n’est nécessaire. Ce produit est dégradé par le liquide gastrique et les enzymes digestives. Aucune complication grave n’a été observée.
Des troubles de la mémoire récente ont été notés lors de la prise de boissons alcoolisées au cours des six heures suivant l’absorption sublinguale de décidine. Les patients exerçant une profession exposée devront tenir compte de cette observation.

« Profession exposée, se dit Charly. Exposée à quoi ? Au pinard ou à l’oubli ? »

* * * * *

Chère Rachel,
J’ai retrouvé ta boucle d’oreille hier matin, mais je n’ai pas eu le temps de te la rapporter plus tôt. J’ai bien des choses à te raconter. A lundi.
Je t’embrasse.

Après avoir signé, relu, glissé la boucle d’oreille avec la lettre, cacheté, marqué le nom de la destinataire sur l’enveloppe, ouvert la portière, traversé la rue, glissé l’enveloppe dans la boîte à lettres, elle regagne sa voiture d’un pas léger. Quand elle remet le contact, la radio se met en marche.

... J’ouvre un magazine
et je vois
Une jolie p’tite rousse
qui s’tape une mousse au chocolat...

* * * * *

Assis à la terrasse de la Villa - le vendredi matin, le Caf’cave est fermé -, Charly relit sa liste. Au comptoir, deux types en blouson prennent un demi. Le petit a un bras dans le plâtre. Le grand porte un casque de baladeur autour de son cou. Au-dessus de leurs têtes, un haut-parleur diffuse Radio Tourmens. Charly lutte pour ne pas écouter programme de la journée
- Ecrire à Cinoche zeures trente music box
- Préparer l’émission dez-vous des fana
- Mettre au propre l’entretien avec Jean Verbel, du TECRIPLU troisième d’une série
- Reprendre le texte de reportage sur la MJC charmante Barbara qui nous parlera de l’angoisse des hommes devant l’amour « Rien que ça ! »
- Faire la vidange de la bagnole de retourner à notre
- Chercher la boucle d’oreille de Rachel d’informations
- Appeler Mitsuko pour qu’elle me donne les coordonnées de Peter Yuth Alexia Dupré, fille du Ministre de l’environne
- Appeler Peter Yuth le site du gouffre. Avec le Docteur Radio, nous aborderons la page médicale de la semaine, qui traitera de l’ulcère de l’estomac, maladie du siècle, aujourd’hui accessible aux traitements les plus sophistiqués, de la cautérisation par fibrolaser à la psychothérapie méditationnelle. Le Professeur Dugast, gastro-entéro-colonologue au CHU de Tourmens répondra à vos questions après le journal de la mi-journée. Vous pouvez dès à présent téléphoner au 33 33 33 33. Littérature avec " Les mains dans l’eau froide " , c’est le titre du dernier roman de Marc-Emmanuel Grelardin -

Charly lève les yeux au ciel. Si sa propre chaîne profite de son absence pour faire de la promo à Grelardin, alors ! il n’y a plus qu’à changer de métier. Il fait semblant de ne pas voir la jeune femme qui, assise à deux mètres de lui, le regarde par-dessus sa tasse de chocolat. Il aime que les femmes le regardent écrire. Il a souvent - enfin, "dans le temps", car à présent, ce n’est plus guère possible, son emploi du temps ne le permettrait pas - donné rendez-vous aux femmes dans des cafés. Il arrivait en avance et s’installait à la terrasse avant de se mettre à écrire pensivement. Il aimait qu’elles le trouvent là, jambes croisées sous lui, penché sur la table, le demi ou le café à demi entamé, la main gauche tenant le cahier, la main droite glissant sur la feuille, écrivant sans arrêt, pour ne lever la tête qu’une fois qu’elles se tenaient devant lui. En réalité, il jetait de petits coups d’oeil furtifs en direction de l’entrée pour les voir arriver. D’ailleurs, il n’avait pas toujours quelque chose à écrire à ces moments-là.

Charly écarte la liste et ouvre ostensiblement son cahier. Il aime penser que ses cahiers lui survivront, qu’ils seront lus dans cinquante ou cent ans par ses petits-enfants s’il en a jamais, ou même une universitaire spécialisée dans les écritures intimes qui tombera amoureuse de l’homme qu’elle croira qu’il fut... enfin, on peut rêver... ou, au pire, par un bouquiniste, s’il en existe encore, ou un antiquaire lassé de vendre des magazines surannés. Comment faudrait-il écrire pour procurer au lecteur hypothétique du XXIème siècle le parfum d’une époque qui, par définition, n’est pas encore révolue au moment de l’écriture ?

Faut-il décrire en détail la vie des hommes dans la rue, dans les maisons, dans les bureaux ? Ou élever le débat et traiter des bouleversements politiques internationaux, des débats de société, de l’explosion de l’image ? Charly a bien conscience de faire partie d’une race en voie de disparition : celle des gens qui se servent de papier et d’outils d’écriture. L’invasion progressive des calculettes, ordinateurs portables et enregistreurs de poche lui donne à penser que la disparition du geste d’écriture est pour bientôt. Mais il résiste, et il tient à ce que ça se voie. C’est une des raisons pour lesquelles il écrit dans les cafés. Surtout dans les cafés où viennent s’asseoir les étudiantes.

Parmi celles-ci, on trouve encore des jeunes filles romantiques, pétries de littérature et bouleversées par le destin des grands écrivains ; le spectacle d’un homme penché sur sa feuille, absorbé dans l’écriture au point de laisser refroidir son café ou sécher son sandwich, les fascinera. Celle-ci lui semble mûre : elle transporte avec elle un sac plein de livres, qu’elle a sortis et examinés l’un après l’autre sur sa table de bistro. Balzac, Stendhal, Flaubert, Cinoche, Kafka, Nabokov, rien que du beau linge. Elle a même le volume VI des Cahiers Raphaël Marcoeur dans la pile. Une intellectuelle. Et jolie, ce qui ne gâte rien.

Charly se remet à écrire, du moins il fait semblant, car il n’arrive pas vraiment à se concentrer. La jeune femme le trouble. Elle a une bouche très rouge, des yeux très noirs, une poitrine avantageuse et des jambes tout ce qu’il y a de plus correctes, s’il en croit ce que les collants lui laissent deviner. En lui, deux voix s’apostrophent.
« Non, non, et non ! Tu ne vas pas recommencer. Trois, déjà, c’est trop. Comment vas-tu en caser une quatrième ?
- Mais qui te parle de quatrième ? Y’a plus moyen de regarder les femmes dans les cafés ? C’est pas parce que je suis déjà polygame qu’il faut que je me fasse crever les yeux, quand même ! Et puis, quand bien même je l’aborderais, cette mignonne, il faut encore qu’elle me plaise intellectuellement. Si jamais c’est une petite fille, merci j’ai déjà donné !
- Ouais, surtout que les petites filles ne sont pas aussi bétassou que tu te plais à l’imaginer. La petite Lucie est pleine de bon sens.
- Mmmhh. Elle a de qui tenir. Remarque, une petite quatrième, par ci par là, ça me changerait d’atmosphère, tu ne crois pas ? Rien ne vaut une aventure sans lendemain de temps en temps...
- Me fais pas rire ! Avec toi, les aventures sans lendemain durent dix ans.
- C’est bien pour ça que je me vois contraint à les vivre simultanément, on n’a qu’une vie ! »

Sans regarder la jeune femme, Charly range son stylo dans la poche intérieure de son blouson de toile. Il prend la tasse de café, la porte à ses lèvres en fixant l’horizon d’un air inspiré et, dès que le liquide touche ses lèvres, il fait une abominable grimace.
- Il est froid, ce café. Garçon !
Du coin de l’oeil, il voit la jeune femme bouger. Il se retourne. Elle a mis le doigt sur ses lèvres et s’est mise à sourire.
- C’est mon cahier, qui vous fait rire ? Vous trouvez drôle de voir quelqu’un écrire ? fait Charly, faussement offusqué. Vous devriez aimer l’écriture, pourtant, à voir ce que vous lisez...
- Oh, ça ? dit la jeune femme d’un ton négligent. C’est un paquet de livres que je vais vendre pour ma soeur.

Elle pouffe.
- Vous trouvez ridicule d’écrire, c’est ça ?
- Non, pas du tout, mais vous avez dû oublier de remettre le capuchon de votre stylo.
Et tandis qu’elle se met à suffoquer, Charly contemple la généreuse tache bleue qui s’épanouit sur son blouson.

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