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"Les Cahiers Marcoeur", 20e épisode
LA CHEMISE BEIGE : Bruno
Article du 27 juin 2004

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LA CHEMISE BEIGE : BRUNO

Bruno essuie les instruments qu’il vient de nettoyer et les dépose dans une boîte métallique avant de les stériliser. La boîte cliquette lorsqu’il la referme. Un son presque rassurant, familier. Il lutte contre le goût acide qui agresse sa langue. Il a faim. Toujours, vers cinq heures. Le dernier patient de l’après-midi vient de sortir. Sur le cahier, pas de visite prévue. Mais la journée n’est pas finie, on peut encore appeler, c’est à cette heure-ci que les enfants font de la fièvre : Je viens de le prendre à l’école je le trouvais chaud et quand je lui ai pris la température 40° c’est bien la première fois qu’il monte aussi haut et pourtant il n’a pas l’air abattu mais ça m’inquiète.

C’est toujours comme ça, même les dimanches de garde, surtout les dimanches de garde. Le midi, déjeuner chez la tante ou la belle-mère, repas de famille visite guindée ; après le café on sort faire un tour, cannes derrière et poussettes devant ; vers quatre cinq heures les enfants rentrent Comme tu as les joues rouges, tu as trop couru il faisait trop chaud il y avait du vent tu n’aurais pas dû courir sous la pluie, tu as sûrement pris froid.

C’est au cours d’une après-midi comme celle-là que Bruno a senti le "frisson solennel" le parcourir de bas en haut.
- Vous, les médecins, vous avez de ces termes !
Au téléphone, il expliqua à Pauline ce que c’était. Ils s’étaient séparés une heure plus tôt. Elle l’avait rappelé, inquiète.
- C’est un signe d’infection majeure. D’infection urinaire, par exemple, ou de pneumonie. Mais là, c’est rien, ça va passer...

Au bout de huit jours de fièvre continue, de maux de tête et de jambes flageolantes, Bruno se dit que ce grésillement dans sa gorge n’était pas non plus tout à fait naturel. Il se décida à aller passer une radio. Quand il entra chez le radiologue, l’autre lui décocha un large sourire, sous-entendu : « Ah, ces médecins, toujours peur d’être malades ! ». Quand il ressortit de la salle, le même type, blanc comme un linge, dit doucement : « Eh ! ben, vous ne faites pas les choses à moitié, vous ! Regardez ça ! Tout le poumon gauche est pris. Vous devriez aller consulter un spécialiste. Vous fumez ? Non, ah ! tant mieux. Et personne n’a eu de tuberculose, dans la famille ? ». Bref, rassurant. Ce qui fit rire Bruno c’est qu’il ne se sentait pas plus malade en sortant qu’en entrant, plutôt moins, plutôt rassuré de savoir.
- Je me disais bien qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, en vous voyant trembler comme ça... dit Pauline quand il l’appela pour lui annoncer le résultat.
- Ah, bon ? Moi, je n’ai pas pensé une seule seconde que je pouvais être malade. Je me sentais surtout très fatigué, différent des autres fois, j’avais l’impression de flotter dans vos bras... Je suis désolé d’être flagada. Je voudrais être toujours au mieux de ma forme...
- Je vous rassure, ça n’affecte pas du tout vos capacités...
- Mais dites-moi, pendant, vous ne le sentez pas, que je suis fiévreux ?
Comme souvent, il l’entendit sourire.
- Pendant ? Non... Avant, après, oui. Mais pas pendant. Qu’est-ce que je devrais sentir ?
- Ce n’est pas... plus chaud ?
- Ça ne peut pas être plus chaud !

* * * * *

Bruno finit de ranger les résultats d’examens qu’il a reçus pendant la semaine. Il en reste un, qui ne lui était pas adressé. Il concerne le petit Pierre Z. La feuille a été glissée par erreur entre deux résultats des patients de Bruno. Ça arrive de temps à autre. Il prépare une enveloppe à l’intention du destinataire véritable, médecin dans une commune des environs.

Il se lève, sort du cabinet médical, traverse la salle d’attente et verrouille la porte d’entrée. Il a envie d’être seul. S’il faut le joindre, le téléphone suffira bien. Pour faire bonne mesure, il baisse les stores de la salle d’attente. Cela dit, ça ne suffira sans doute pas à dissuader d’éventuels retardataires : sa voiture est garée dans la rue. Il n’est donc pas impossible que, trouvant porte close, "on" décide de l’attendre dehors. Ce sera une vieille du bourg, une de ses premières patientes, Madame Langlois ou Madame Lenfant, qui le voyant sortir lui adressera un petit sourire et de sa petite voix dira : « Excusez-moi Docteur, vous partez ? J’ai vu la voiture et je me suis dit que peut-être vous auriez cinq minutes pour me prendre la tension ? Il fait froid, aujourd’hui, vous en trouvez pas ? Ce n’est pas trop dur de rouler avec la neige ? »
- Et toi, tu la laisses poiroter dehors, mon salaud !

Révolté contre lui-même, Bruno se relève, retraverse la salle d’attente et déverrouille la porte d’entrée.
Il aimerait pourtant pouvoir s’isoler. La semaine a été fatigante, il en a assez, il voudrait pouvoir effacer la hantise de l’appel, être sûr qu’on n’a plus besoin de lui. Pouvoir se détendre, sans arrière-pensée. D’habitude, cette situation ne lui pèse pas. D’habitude. C’est quoi, ça, "d’habitude" ? "D’habitude", c’est quand Pauline est là. Les retours tard le soir, les astreintes et même les coups de téléphone nocturnes sont presque légers, lorsqu’elle est là. Ce soir, elle ne l’attend pas. Elle a compris qu’il voulait rester seul. Et, paradoxalement, il n’en est pas très heureux. Il aime savoir qu’il peut rester seul, mais la solitude ne le contente plus.

Pourtant, ils ne vivent pas ensemble, à proprement parler. Pauline vient le rejoindre plusieurs soirs par semaine ; les nuits où il n’est pas de garde, c’est elle qui le reçoit dans son appartement de Tourmens, et cela depuis le début de leur liaison.

Liaison. Un jour, il a écrit le mot sur son cahier et l’a considéré gravement. Il a fini par décider que c’était celui qui convenait. Ils ont tissé des liens. Rapproché leurs solitudes. En fin de compte, le mot lui paraît plus solide que ce qu’il suggère.
Cette nuit, avant de se laisser glisser dans le sommeil, chacun de son côté, ils se parleront longuement. Leur liaison est verbale autant que charnelle et il ne cesse de s’en étonner.

Tout à l’heure, avant de quitter son travail, elle l’a appelé.
- Vous avez vu beaucoup de monde, aujourd’hui ?
- Moins que les jours précédents, mais enfin j’ai bien travaillé.
- Je suis heureuse que vous ayez du travail, ça veut dire que votre cabinet médical marche.
- Oui, ça pour marcher, il marche ! et moi je cours... Mais à quoi ça sert de répéter vingt fois la même chose tous les jours alors que...
- Oui ?
Alors que je ne sais même pas si je serai encore ici l’an prochain.
- Non, rien...

* * * * *

Le cahier en cours est à moitié plein. Bruno feuillette les pages pour évaluer ce qu’il lui reste à écrire. Il fait la même chose avec les livres, et doit résister au désir de regarder, à la fin, si le nom du héros figure encore ou s’il a disparu, et le personnage avec lui. Tout compte fait, il n’y a que deux catégories d’histoires, selon que le héros meurt ou non à la fin. On n’en sort pas. La différence entre la vie et la littérature, c’est que dans la vie il n’y a qu’une seule catégorie. Et impossible de feuilleter pour voir combien de pages il reste.

Chaque fois qu’il écrit, chaque fois que ses mots s’accrochent aux pages lignées de ses cahiers, Bruno sait qu’il est vivant. Il en est sûr, la mort ne le prendra pas avant qu’il n’ait lui-même rédigé l’épilogue. Ecrire sa vie. La mettre au net. La signer. Remettre sa copie.
Beau programme.

Avant Pauline, il ne supportait pas d’écrire en présence de quelqu’un. Il avait l’impression d’accomplir un geste obscène, de s’exhiber. Il lui était impossible de s’asseoir à une terrasse de café pour prendre des notes. Il préférait rester dans sa voiture. Ou s’enfermer dans le cabinet médical, entendre le carillon annoncer l’arrivée de trois, quatre personnes successives, sans bouger de sa place, sans vouloir s’interrompre, de crainte qu’une phrase essentielle ne se perde. Ensuite, il se levait d’un bond, enfilait sa blouse à la va-vite et sortait. Guettant sur les visages la surprise de le voir sortir seul après vingt bonnes minutes d’attente, il arborait un large sourire et un « Excusez-moi j’étais au téléphone ». Comme Bruno est notoirement bavard, ça les faisait sourire.

Ce cahier-ci est le cinquième. Cinq ans, cinq cahiers. En cancérologie, on parle de "survie à cinq ans". Il entend encore la voix de Lance :
« Pour un séminome bien différencié, c’est 99% de survie à cinq ans. C’est mieux que pour une insuffisance cardiaque décompensée. Ceux-là, en dix-huit mois, ils rendent leur tablier. »
Comme le père de Viviane, pense Bruno.
- Ma première transgression, dit-il. Je ne vous en ai pas parlé, encore... On m’avait appelé en catastrophe, un dimanche soir. C’était un homme puissant et lourd qui donnait beaucoup de travail à sa femme, pourtant taillée en armoire à glace. Il avait déjà fait trois infarctus. Elle ne supportait pas l’idée que son coeur lâchait. Lui rétorquait : « Bah, tant mieux, ça vaut mieux que d’crever foutu ! » et il reprenait du beaujolais et du petit salé, et il remontait sur le tracteur avec son fils, car il ne pouvait plus le conduire seul. Enfin, ce dimanche-là on m’appelle, « Venez vite il a du mal à respirer... » Ils ont toujours du mal à respirer, le coeur ne pompe plus assez vite, ils ont des palpitations au moindre effort, et parfois ils noient leur poumon dès qu’ils s’allongent, et sont obligés de rester assis, c’est vraiment l’enfer.

En entrant dans la chambre, je l’ai vu assis au bord du lit, jambes pendantes, presque bleu, mais il avait encore sa grosse voix : « Ah ! c’est vous le jeune docteur de Play qui avez pris la suite du Docteur Cauchy, brave type quel malheur mourir si jeune, c’était le c ?ur, lui aussi, hein ? » et il a été pris d’une quinte de toux et s’est mis à siffler comme un train à vapeur. Je lui injecte des diurétiques et au bout de quelques minutes il se tortille et rugit : « Nom de Dieu ça donne envie de pisser vos machins. Viviane, passe-moi mon pistolet ! » Sa fille sort de la pièce voisine, je ne l’avais pas vue en entrant, une jeune femme de votre âge ou presque, brune - mais pas frisée, elle ! - qui me sourit pendant que le père jongle sous les draps avec l’urinal en plastique.

Je le laisse un moment, je vais dans la salle pour rédiger mon ordonnance, elle se tient debout de l’autre côté de la table, je lui demande ce qu’elle fait, elle me dit qu’elle travaille à Tourmens, dans une compagnie d’assurances, à ce moment-là le père crie de son lit quelque chose que je ne comprends pas, elle prend une chaise, grimpe dessus, attrape une bouteille au sommet d’une armoire et, avant que j’ai pu dire quoi que ce soit, elle me verse un verre d’eau-de-vie de prune en précisant qu’il sera vexé si je refuse. J’avais une drôle d’impression de déjà vu... Je suis retourné le voir plusieurs fois, il voulait que je continue à le soigner, moi ça me gênait beaucoup vis-à-vis de mon confrère mais il a insisté et dit que c’était lui le malade et qu’il pouvait choisir son médecin...
- C’était son droit...
- Oui, mais il n’avait pas de raison de changer, je me trouvais là ce jour-là et je n’ai rien fait de plus que son médecin n’aurait fait.

Un silence pendant lequel il entend Pauline sourire.
- C’est peut-être parce que vous avez plu à sa fille...
- Mmmhh... Il ne savait pas à quel point... Je ne sais d’ailleurs pas si je dois vous raconter tout ça.
- Vous avez peur que je sois jalouse ?
- Sait-on jamais !
- Eh oui, la vie c’est risqué... Vous verrez bien ce que je vous ferai subir une fois que vous m’aurez tout raconté.
- Je tremble. Qu’est-ce que je disais ?
- Il voulait que vous reveniez le voir.
- Oui... C’était assez épique, d’ailleurs, parce qu’il n’était pas vraiment dupe de son état. Donc, je retourne dans la chambre pour voir s’il va mieux, et je le trouve debout, les fesses à l’air, fouillant dans un tiroir, il me tend une photographie encadrée « Regarde mon gars comme j’étais beau en uniforme, c’est pour ça que Renée m’a dit oui ! » et sa femme le prend par le bras le force à se recoucher « Ne l’écoutez pas Docteur, il est tout fou ce soir, il ne se rend plus compte. » Je reprends sa tension, je dis : C’est mieux et lui me regarde par en dessous :
« Ça dit combien, vot’truc ?
- Dix-sept, dix.
- C’est beaucoup ?
- C’est moins que tout à l’heure.
- Y’avait combien, tout à l’heure ?
- Et bien, je vous l’ai dit, vingt-deux !
- Oui, ça c’est le chiffre officiel, mais j’ai déjà eu ça sans que ça m’étouffe, alors ? »

Il m’a fallu admettre qu’il avait beaucoup plus, d’ailleurs, plus que mon appareil ne pouvait mesurer.
Alors il s’est adossé contre son oreiller et a soupiré en disant : « Ouais. C’est beaucoup... » Sa femme : « Si tu prenais les médicaments... » Lui : « Ah, je fais pas exprès de les oublier, et puis tu sais bien que ça fait pas baisser que la tension, ces trucs-là ! Y a des soirs, je préfère les oublier. » Je ne me suis pas retourné, j’ai pensé que sa femme devait rougir en tout cas moi j’ai rougi, en pensant à ces deux géants dans leur lit... Mais je vous parle de son père, et je ne vous ai pas parlé de Viviane... Enfin...

Quelques mois plus tard il est mort, un jour en sortant dans sa cour, il a trébuché et ne s’est pas relevé. J’étais parti en visite à l’autre bout du canton. Un autre médecin est venu constater le décès. Le soir, j’entends sonner chez moi, Viviane venait m’annoncer la nouvelle. Elle est entrée, elle s’est assise, elle a dit trois phrases à peine et puis est repartie. Elle est revenue le soir des obsèques. Elle retournait à Tourmens, elle voulait me parler disait-elle... En fait, elle a passé la nuit ici... Je ne sais plus très bien ce qui s’est passé. Je ne l’ai jamais revue. Voilà.
- C’est une histoire toute simple, dit Pauline doucement.
- Oui, c’est vrai, au fond. Mais... c’était une transgression.
- Vous ne l’aviez pas vraiment soignée. Pas elle.
- Mmmhh, oui et non. Il y avait tout de même quelque chose de trouble, dans cette rencontre.

Pauline reste silencieuse. Au début, Bruno s’inquiétait de ses silences, il les remplissait de paroles, les ponctuait de « Vous voyez ? Vous comprenez ? Vous êtes là ? » A présent, il attend.
- Bruno, pourquoi teniez-vous à me raconter cette histoire ?
- Parce qu’à mes yeux, elle n’est pas sans rapport avec la nôtre. En un sens, elle l’annonçait.
- Vous croyez ?
- Oui. Je ne peux pas m’empêcher de croire que chaque évènement a un sens. Que ce sens apparaît parfois à la lumière d’évènements ultérieurs...
- Notre histoire est pourtant beaucoup plus troublante que celle-là.
- Troublante, oui. Mais limpide.

* * * * *

Chez le marchand de journaux, Bruno achète trois stylos : un feutre rouge, un bille noir, un plume bleue jetable - le dernier du présentoir. Comme il demande s’il en aura d’autres, le commerçant lui assure qu’il sera bientôt réapprovisionné, « c’est vrai qu’ils écrivent très bien, dans votre profession il faut en avoir d’avance. » Bruno range ses achats dans son cartable, tout contre les cahiers. En farfouillant du bout de ses doigts, il enclenche son enregistreur de poche et une voix sort de nulle part. Il sort l’appareil du sac et coupe le contact.
- Vous permettez ? fait le commerçant.
Il examine l’objet.
- Vous l’utilisez pour dicter vos lettres ?
- Euh, oui, ment Bruno.
- Et ça fonctionne avec ces petites cassettes ? c’est pas gros...

Bruno récupère enregistreur et cassette, les glisse dans sa poche et sort de la boutique. Assis dans la voiture, il ressort le tout. Il trace les lettres R et M sur l’étiquette, replace la cassette dans l’enregistreur et le dépose dans la boîte à gants.

* * * * *

Lorsque Bruno tourne la clé de contact, l’autoradio s’allume. Il le laisse toujours branché. Une voix hoquette « ... jeunes écrivains si préoccupés d’écriture, nous recevons aujourd’hui Marc-Antoine Boulardin, pour son troisième roman Ma femme à sa coiffeuse qui est déjà un très beau succès et ça ne fait que comm- » et Bruno l’interrompt brutalement. Boulardin, toujours Boulardin ! Qu’est-ce qu’il peut bien avoir à raconter, ce type ? Déjà trois romans, tant de dizaines de milliers d’exemplaires vendus, gueule souriante de jeune bellâtre toujours perché sur les ondes, dans les journaux magazines revues émissions féminines de fin de matinée début d’après-midi... Déjà, l’autre jour, Bruno a surpris sa femme de ménage passant l’aspirateur télé allumée

« Ah ! Docteur, il est si beau ce jeune Beaugradin, vous qui lisez tant vous n’avez pas lu ses livres ? Il ne parle que d’amour conjugal. Quelle merveille ! Dans le dernier, il raconte l’accouchement de sa femme, enfin c’est un roman... Mais c’est quand même sa vie, même s’il ne dit pas tout ! Vous n’avez jamais eu envie d’en lire un ? »

Bruno s’est réfugié dans la cuisine pour se confectionner un sandwich et couper court à ces épanchements énamourés mais, Bongratin disparu, elle a rappliqué. Après avoir rangé l’aspirateur dans le réduit, près de la chaudière, elle s’est mise à astiquer rêveusement le frigo et je vous donne en mille ce qui la faisait sourire... Bruno s’est alors pris à penser aux pages splendides que cela pourrait lui inspirer, s’imaginant reçu aujourd’hui un tout jeune écrivain. Vous êtes médecin, je crois ? ... Ah ! quelles scènes admirables que celles où vous montrez votre femme de ménage frottant avec courage le plancher ancestral quand, prenant une courte pause au cours d’une journée d’épuisant labeur, vous vous confectionnez un sandwich au saucisson...
- Au fromage.
- Pardon, au fromage ! Vous... n’aimez pas le saucisson ?
- Si, mais jamais entre les repas.
- Bizarre, j’imaginais un sandwich au saucisson... Mais c’est le privilège de l’auteur de faire rêver son lecteur, et celui de la littérature de transmuer le réel en le transposant, une modeste tartine beurrée devient une délicieuse madeleine, et pardon de me citer mais je crois avoir moi-même écrit dans un de mes livres que la littérature était la pierre philosophale qui transformait le plomb de la réalité en l’or de l’imagination... Vous n’avez pas mis très longtemps à l’écrire votre petit livre, il ne fait que cent vingt pages, mais alors, quel style !

Dégoûté, Bruno a jeté le sandwich.

* * * * *

Le dos courbé, la sacoche pesant son poids d’impuissance, Bruno traverse lentement la cour de la ferme. Madame Poirier, petite femme ronde affublée de verres épais, le suit jusqu’à sa voiture.
- Il a beaucoup maigri, dit Bruno en tripotant ses clés.
- Oui. Il ne mange plus grand-chose. Je lui mouline tout.
- Est-ce qu’il supporte la morphine ? Il ne vomit pas ?
- Non, ça va. En ce moment, il ne souffre pas. Il ne se plaint jamais, vous savez. Mais quand il a mal, je le vois bien.
- Surtout, si ça ne va pas, prévenez-moi, on peut augmenter les doses de morphine...

Madame Poirier hoche la tête.
- Qu’est-ce que vous en pensez, Docteur ?
- J’en pense... que ça n’est pas très bon, murmure Bruno.
- Vous croyez qu’il va endurer encore longtemps ?
- Nous l’aiderons à tenir le plus longtemps possible, en faisant en sorte qu’il ne souffre pas. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, même la nuit, appelez-moi. J’ai inscrit mon numéro de téléphone personnel sur l’ordonnance.

Plus tard, il dira à Pauline :
- En ce moment, je m’occupe d’un homme qui est en train de mourir. La première fois que je l’ai vu, il respirait comme un soufflet de forge. Je l’ai envoyé tout de suite passer des radios. Il avait un cancer du larynx. On l’a opéré mais il avait déjà des métastases. Son foie s’est mis à grossir pendant que tout le reste de son corps fondait. Je le voyais une fois par semaine, pour lui renouveler sa prescription de morphine, augmenter les doses quand c’était nécessaire. Sa femme est facteur. Elle passait le prendre après sa tournée. Il tenait à venir jusqu’au cabinet médical. Il ne pouvait plus parler, bien sûr, alors il écrivait pour communiquer. Il ne s’est jamais plaint. Pour dire qu’il souffre, il dit simplement qu’il a "un peu mal".

Depuis trois semaines, je vais le voir, il ne peut plus marcher. Il est couché, il ne se plaint toujours pas. Il ne voulait pas être hospitalisé, il a demandé à rester chez lui et sa femme a dit qu’elle était d’accord. Alors les aides-soignantes de secteur viennent le lever, le laver, le raser. Il passe ses journées et ses nuits avec son poste de radio à l’oreille, tout bas parce qu’il ne veut pas déranger. Il ne se lève que pour aller aux toilettes. Il est d’une dignité impressionnante. Ce type-là, personne ne saura jamais à quel point il a été courageux. Il a toujours su qu’il avait un cancer, qu’il allait mourir bientôt, mais toutes les phases qu’on observe chez les condamnés, vous savez ? l’incrédulité, le marchandage, la révolte, il n’en a jamais rien montré. Ce n’est pas un homme bavard. Quand il sera mort, seuls sa femme et son fils se souviendront de lui jusqu’à ce qu’il finisse par disparaître complètement, avec eux.

Et moi je suis là, avec ma morphine à la noix, infoutu d’infléchir le cours des choses, d’autant plus qu’il ne demande jamais rien. Et quand je suis seul, je gribouille sur un cahier des histoires comme la sienne dans l’espoir puéril d’en faire un livre et de montrer que je suis un écrivain et que j’ai des choses à dire, tandis que lui qui meurt ne demande aucune reconnaissance. Parfois, j’ai l’impression d’être un vampire. Alors, si j’arrive un jour à le terminer ce livre, je raconterai son histoire, et j’écrirai son nom, Paul Poirier. Et si le livre est publié, des centaines d’inconnus connaîtront son destin et son nom véritable, parce que ce nom-là mérite mieux que de figurer sur une pierre tombale devant laquelle, bientôt, personne ne s’arrêtera plus.

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