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"Les Cahiers Marcoeur", 16e épisode
Article du 13 juin 2004

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PRIERE D’INSERER, 3

Ce livre toujours foisonnant et parfois confus retrace la vie monotone de nombreux personnages contemporains.
Dans ces pages, les hommes sont des hommes, mais pas seulement. Les femmes sont des femmes, et ce n’est pas tout. L’amour, l’amitié, la mort, la violence, le chagrin, la sensualité, l’univers des médias, la responsabilité individuelle, le bol de café du matin, la recherche de la mère, les sentiments de culpabilité, l’expresso du midi, la maladie, le désir et le meurtre, le cinéma, le déca du soir, la ville et la campagne, la migraine accompagnée, les escaliers et les ascenseurs, les portes closes et les fenêtres qui vibrent, l’eau qui bout dans les casseroles, les poubelles et les tables de cuisine, des automobiles, des sous-vêtements féminins, des lits défaits, du savon de marseille, une demi-livre de pâtes fraîches, sept ou huit paquets de deux cent cinquante grammes de café moulu, une tarte au citron, plusieurs rames de papier, des stylos de toutes sortes, un certain nombre de livres - achetés, volés, déchirés et même lus, parfois -, plusieurs dizaines de litres d’encre, quelques chansons et les cahiers protéiformes d’un écrivain insaisissable se conjuguent pour former le seul cocktail explosif qu’on puisse infliger impunément à des victimes consentantes : un roman.

Troisième Partie :

Vendredi

En Littérature, le "vrai" est invraisemblable.
(Karole Khan)

LE DOSSIER VERT, 4

CINOCHE, Jérôme, Serge, Philippe. Né en 1936 à Pithiviers (45). Enfance et études primaires à Etampes (92), où ses parents étaient instituteurs. Etudes secondaires au Lycée Louis-Le-Grand. Normale Supérieure. Agrégé de Lettres. Enseigne les Lettres à Dunkerque, Loches, Nogent-le-Rotrou, Corvol-l’Orgueilleux. Très vite, abandonne l’enseignement pour se consacrer à la littérature. Prix Théophile-Gautier en 1966 pour La Tangente. Prix de Rome. Prix Jules Verne pour Le voyage de la Cécilia. Chroniqueur, critique, cinéaste, Jérôme Cinoche est l’auteur de La duplication, Une femme qui filme, Jeux du travail/travail du je, Au fond de la cave, Cent vingt petites feuilles mortes, etc. L’arbre, son dernier ouvrage publié [1], date de 1983. Une grave maladie l’oblige à interrompre ses activités pendant deux ans. Il réapparaît discrètement sur la scène littéraire en 1985 à l’occasion d’un colloque portant sur l’ensemble de son oeuvre. Depuis, il intervient régulièrement dans de nombreuses émissions radio-télévisées, des symposiums, des manifestations culturelles, et en tant qu’invité permanent de la Creative Writing Workshop de l’Université de Minneapolis, Minnesota ; de la British School of Writers de Cambridge ; de la Scola di Scrittura de Milan, et de nombreuses autres écoles de littérature de par le monde. On parle de lui pour le Prix Nobel. Depuis quelques années, ses activités se sont focalisées sur l’oeuvre d’un écrivain inconnu et inédit, Raphaël Marcoeur, qu’il s’efforce de faire connaître, d’abord à un réseau d’amis écrivains et critiques, et plus récemment au grand public au moyen de nombreux articles dans la presse et les médias audiovisuels. Cette entreprise devrait culminer avec la publication, aux Editions du Saule, des CAHIERS RAPHAËL MARCOEUR (13 volumes, le premier a paru récemment, le deuxième est sous presse).

LA CHEMISE BEIGE : EMMANUEL

Le bureau d’Emmanuel contient peu de meubles. Dans le coin, à gauche en entrant [2], il a placé son plan de travail, une longue table portant sur ses flancs deux tiroirs, derrière laquelle il a coincé une chaise à roulettes. Dans le coin opposé, un grand fauteuil tournant à dossier droit. Au plafond pend une lampe-tempête électrifiée. Il n’y a pas de fenêtre, mais rien ne fait plus horreur à Emmanuel que le tremblement des vitres au passage des camions. La cloison contiguë au couloir est recouverte de gravures sous verre, de photographies, de cartes postales représentant des affiches de cinéma. Les autres parois de la pièce sont tapissées d’étagères. La porte est flanquée d’un panneau de liège sur lequel Emmanuel épingle divers papiers urgents qu’il a tout loisir de consulter ou de se remémorer pendant qu’il actionne la serrure de l’intérieur.

Cette dernière procédure, fort simple, est très bien décrite dans le fascicule d’accompagnement, mais Emmanuel n’arrive plus à remettre la main dessus. Il sait en tout cas qu’il l’a rangé dans un endroit sûr, pour ne pas le perdre. Bien que la manoeuvre soit sans mystère, un phénomène étrange - que l’on pourrait toutefois qualifier de "verrou mental" - l’oblige à tâtonner, chaque fois qu’il oublie de mettre sa boulette de papier dans la gâche, ou de glisser un livre dans l’embrasure. La nature d’Emmanuel étant - au fond - résolument positive, c’est à dire capable de transformer n’importe quelle corvée en expérience enrichissante, l’ouverture de la porte de l’intérieur est devenue un rituel au cours duquel il prend le temps de scruter son tableau-pense-bête.

Sur le liège sont épinglés des lettres, des coupures de presse, un programme de cinéma (Février au Royal) et un portrait (en mauvais état) de Marc-Henry Dugandin le jour de la remise du Prix du Jeune Ecrivain Prometteur. Sont également fixées à ce tableau des feuilles "capitalissimes", surlignées en vert ou en rouge, et destinées à lui rappeler de faire/écrire/téléphoner/chercher/noter/se procurer - bref, exécuter un certain nombre de choses avant de sortir du bureau.

Le trajet de ces papiers mérite qu’on s’y arrête un instant. Mettons qu’Emmanuel soit assis à son bureau, qu’il ait brusquement une idée importante, et qu’il n’ait pas la possibilité de la réaliser immédiatement. Il la note sur une feuille de papier. Il est exclu qu’il laisse la note sur son bureau : il ne pourrait pas la retrouver. Il fixe alors ces papiers sur la pointe d’une fléchette et, sans bouger de sa table, l’expédie sur une cible placée au-dessus du fauteuil, et qui représente Marc-Léopold Dugradin dédicaçant ses ouvrages lors des 7 Jours du Livre de Tourmens. Lorsque Manu passe du bureau au fauteuil, il récupère lesdits papiers, en réévalue l’importance et choisit - soit de les faire parcourir (en fléchette) le trajet du fauteuil au tableau de liège, -soit de les expédier (en boulette) dans la poubelle.

Assis à son bureau, Emmanuel est littéralement coincé sur sa chaise dans l’angle des étagères. Cette situation retranchée, imposée par la topographie des lieux, est - une fois qu’il y est installé - le gage d’une certaine constance dans l’écriture. Pour quitter sa place, il doit en effet reculer sa chaise d’environ quinze centimètres, puis se glisser sous la table ou passer par dessus. Comme la table est fortement encombrée (surtout depuis qu’il a l’ordinateur), il choisit le plus souvent la voie basse. On aura compris que pour venir s’y installer, il doit faire le même trajet, mais en sens inverse. Obsédé de la symbolique tout venant, Emmanuel n’a pas manqué de s’interroger sur la signification profonde de cet arrangement immobilier. L’une de ses lettres à Saul Laurentieff [3] traite de ce sujet crucial et développe en vingt cinq pages serrées - comme Emmanuel en a coutume - une problématique somme toute assez simple, et résumée par la dernière phrase de sa lettre : Quelle que soit la voie d’accès, le problème n’est-il pas en fin de compte de savoir si je veux ou non y aller ?

Dans son désir de tout contrôler de sa chaise sans avoir à se lever, Emmanuel a organisé rationnellement l’espace qui l’entoure :

A) Devant lui.
La table en bois massif porte, de droite à gauche : un ordinateur Cosy IX (acheté d’occasion) dont le clavier amovible peut être temporairement débranché et posé par terre contre le pied de la table ; un comitex ; une boîte de disquettes magnétiques ; une pile de paniers fourre-tout en plastique de différentes couleurs ; un appareil de télécopie flambant neuf.
L’ensemble laisse dégagée une zone assez réduite, à peine plus grande qu’une feuille au format A4. Mais Manu aime ne pas être au large. Ça date de son adolescence, quand on lui achetait des pantalons trop courts.

B) Derrière lui.
1. à gauche, en hauteur, la papeterie : ramettes, piles de feuilles de brouillon, liasses de papier accordéon, paquets d’enveloppes, étiquettes, crayons, gommes, encre, colle, ruban adhésif, attaches-trombone, recharges pour l’agrafeuse, papier carbone, rubans encreurs, trois paires de ciseaux de taille différente destinées chacune à une tâche distincte, punaises à tête de couleur, fléchettes.

Plus bas, les dictionnaires, encyclopédies, livres de référence et de culture générale, « hors lesquels aucun écrivain ne peut prétendre parler du monde qui l’entoure ». Et, bien sûr, les manuels de mise en fonction des divers appareils présents dans la pièce. Ces manuels ne sont pas aussi bien rédigés que le fascicule d’accompagnement de la serrure du bureau mais, depuis son informatisation, Manu a découvert que l’édition d’ouvrages pédagogiques à l’usage des utilisateurs débutants a connu une forte expansion. Arguant du fait qu’il ne sert à rien d’avoir du matériel si on ne sait pas s’en servir, Manu a insisté pour qu’on lui fournisse les livres indispensables. Une des étagères est donc dévolue à cette documentation complémentaire abondante et de qualité. Scribe, le logiciel de traitement de texte qu’il utilise, fait ainsi à lui seul l’objet de quarante-neuf publications - depuis l’aide mémoire en huit pages jusqu’à l’"intégrale" en trois volumes avec disquettes d’autoformation intégrées. Il a bien fallu qu’il ait tous les manuels en main, pour choisir le meilleur...

2. à droite, sur une étagère du milieu, à portée de main, les livres indispensables. Les Incontournables. Les Classiques. Ceux dont il est absolument impensable de se passer. Les Bibles. Les Oeuvres Maîtresses de la Littérature Mondiale. Des ouvrages qui, lorsque vous les avez en main, vous instillent leur génie sans que vous ayez même besoin de les ouvrir et vous persuadent simultanément de la puissance irrépressible de la littérature et de la futilité pitoyable de vos propres tentatives. Madame Bovary, Les Misérables, A la recherche du temps perdu, Les trois mousquetaires, Les Indes Noires et Le Juif Errant. Entre autres chefs-d’oeuvre.

Juste en dessous, les usuels : le Littré, le Robert, le Grévisse, le Traité du style d’Aragon, le Dictionnaire d’orthographe et des difficultés du français de Dournon, Ecrire - manuel de l’écrivain pratiquant de Jean Guenot, le Traité de la ponctuation française de Drillon, etc. [4] Ceux-là sortent rarement de leur étagère. Emmanuel a découvert il y a longtemps que leur lecture le plonge alternativement dans des affres de honte qui lui interdisent de poser la moindre virgule supplémentaire et dans des délices dont il ne parvient à s’extraire qu’à une heure avancée de la nuit.

Les deux plus hautes étagères placées sur ce mur de la pièce sont réservées à des objets d’utilisation ou de consultation moins fréquente : copies de dissertation du lycée, lettres, photographies, livres empruntés et jamais rendus mais au moins s’il me le réclame un jour je sais où le trouver. S’y trouve également un carton provenant de chez un viticulteur de la région, soigneusement ficelé. De la chaise, on ne peut pas lire le nom que porte l’étiquette, seulement les trois premières lettres, M-A-R.

3. En dessous.
Il est rapidement apparu à Emmanuel qu’il ne pouvait laisser inoccupé l’espace situé sous son plan de travail. Pour des raisons parfaitement compréhensibles, il a donc installé là son imprimante, de telle manière qu’il peut aisément en actionner les commandes du bout du gros orteil gauche. La zone inférieure droite est encore libre, mais c’est probablement là que viendra se loger un des deux haut-parleurs supplémentaires, quand Emmanuel aura pensé à acheter du cordon électrique. Après ça, il restera bien assez de place pour passer.

Il y a une table basse au milieu de la pièce, qui naguère encore portait une superbe photocopieuse. Certes, un homme moderne peut difficilement se passer d’un pareil instrument, mais Manu n’a jamais su comment la faire fonctionner. Comme elle fait partie de l’équipement livré par la Rigueur Médicale, il l’a gardée mais - faute de place - l’a rangée sous la table basse, laquelle sert de zone de transit pour tous les objets et papiers qu’il envisage de regarder, trier et ranger dans un avenir proche.

Quant au fauteuil, il est placé dans un coin, face à la chaise de bureau. C’est un siège profond, recouvert de simili-cuir rouge sombre, et fixé sur un piètement à ressort qui permet non seulement de pivoter de gauche à droite mais aussi de se balancer légèrement dans tous les sens. C’est là que Manu s’assied pour lire, la jambe droite repliée sous la cuisse gauche, tandis que le pied gauche bat la mesure sur la moquette ou le fait gentiment swinguer au doux bruit des disputes d’enfants. Ici, Emmanuel est proprement encastré dans les étagères. Celles de gauche portent des livres. Les livres déjà lus. A lire. En cours de lecture. En attente. Les livres qu’il lira probablement, mais plus tard. Ceux qu’il ne lira sûrement jamais, mais qu’il pourrait être amené à prêter. Ceux qu’il est absolument certain de lire un jour mais le moment n’est pas venu, il le sent - et il le sentira venir. Il y a là des romans, des recueils de nouvelles, des romans, des récits autobiographiques qui n’en sont pas mais tellement bien écrits qu’il mériteraient de l’être, des romans, des journaux d’écrivains, des romans, des journaux d’anonymes publiés à compte d’auteur, des romans, des livres expérimentaux, des romans, des livres-objets, des romans et des cahiers. Beaucoup de cahiers. De toutes les formes, de toutes les couleurs, de toutes les tailles. Deux étagères couvertes de cahiers.

Les étagères de droite sont le domaine des revues. Des journaux, des magazines, des feuilles de chou, des périodiques, des publications bi-hebdomadaires ou trimestrielles. Presque tous les livres entassés à main gauche sont recensés dans les publications serrées à main droite, si bien que, quel que soit son retard de lecture, Emmanuel sait toujours ce que contiennent les ouvrages qu’il acquiert. Il est en cela la vivante preuve que l’on peut savoir beaucoup de choses sur la littérature contemporaine sans avoir réellement besoin d’ouvrir un bouquin. Il ne faut pas voir dans cet état de fait autre chose qu’une démonstration de sa grande lucidité : Emmanuel sait qu’il est pressé par le temps et qu’il ne peut pas tout lire. Il sait qu’il ne peut pas non plus se permettre de passer à côté des chefs-d’ ?uvre d’aujourd’hui. Il lit donc la presse littéraire et achète tous les livres majeurs de la fin de siècle. Ceux-ci ne sont pas nombreux, mais il y en a quand même un certain nombre... Ainsi, "le jour venu", il pourra poser l’oeil dessus !

Le fauteuil n’est pas véritablement collé dans l’angle de la pièce, bien sûr : il faut qu’il puisse pivoter et s’incliner. Il reste donc un espace derrière le dossier. C’est là qu’Emmanuel a installé sa corbeille à papiers, un cylindre d’un mètre de haut et trente centimètres de diamètre, rapporté d’Amérique et orné de héros de l’âge d’or des comic books : The Shadow, Mr Write, Dark Knight. L’emplacement de la corbeille, vous le devinez, n’a pas été choisi par hasard. La situation particulière de la corbeille permet à Emmanuel de tester la "jetabilité" des papiers et objets divers. En effet, Emmanuel peut jeter des papiers depuis le fauteuil ou depuis sa chaise. Quand il est assis dans le fauteuil, il les jette par-dessus son épaule. Quand il est au bureau, il les jette droit devant lui par-dessus le dossier du fauteuil. Le son du papier rebondissant dans le cylindre de métal lui confirme qu’il est bien dedans.

Sensible à l’idée que c’est le désir qui guide le projectile, Emmanuel a décidé une fois pour toutes que tout papier qui choit dans la poubelle est voué à la décharge ou à la cheminée. S’il rate, c’est peut-être qu’il aurait dû y regarder à deux fois avant de jeter. Le cas échéant, il peut faire exprès de rater, en jetant les papiers derrière son épaule quand il se trouve au bureau ou en visant la chaise s’il est dans le fauteuil, par exemple. Cette procédure relativement simple est cependant compliquée par le fait qu’Emmanuel ne lit pas n’importe quoi, n’importe où.

Sur le bureau, il relit les textes qu’il vient d’écrire, à la main ou à l’ordinateur (mais nous avons vu qu’il pouvait transférer cette activité sur la table de la cuisine). Dans le fauteuil, il ouvre son courrier, et c’est là qu’il se débarrasse des paperasses multiples que celui-ci renferme : prospectus de grande surface, concours, offres gratuites, revues médicales payées par les laboratoires pharmaceutiques, catalogues d’outillage, de meubles, de matériel électronique, de vins, de livres, de disques, de fournitures de bureau (on fait maintenant des étagères suspendues mobiles très pratiques quand on n’a plus de place au mur...), etc. Il arrive cependant qu’une main mal intentionnée ait posé le courrier sur le bureau ou abandonné un de ses textes sur le fauteuil. Pareille situation, synonyme de désordre, a le don de mettre Manu dans une colère épouvantable, ce d’autant plus que généralement tous les membres de la maisonnée nient mordicus avoir soulevé le moindre grain de poussière dans le bureau. Parfois, Manu se demande s’il n’est pas la victime d’un complot.

* * * * *

Confortablement installé dans son fauteuil, Emmanuel feuillette le catalogue qu’il a reçu ce matin au courrier. La lingerie féminine est de plus en plus... de moins en moins... enfin !...
Il soupire et dresse l’oreille.
En bas, les enfants regardent la télévision. La version modernisée d’un feuilleton de sa jeunesse : Richard Le Noir. « De mon temps », il s’agissait d’une sorte de récit bondissant genre Eugène Sue ou Ponson du Terrail, avec enlèvement d’orphelines, trésors cachés, souterrains, assassinats, pièges diaboliques et révélations inattendues. Il se souvient très bien que ça durait vingt minutes et qu’il regardait ça tous les soirs avant le journal télévisé. Aujourd’hui, le personnage repris en dessin animé (ça coûte moins cher) et transposé au XXXIème siècle (ça fait plus moderne) a été rebaptisé Black Dick.

La technologie ayant fait des progrès, on ne traverse plus les murs suintants par des portes dérobées, mais les protagonistes zappent d’un bout à l’autre du continuum espace-temps au moyen d’un boîtier de télécommande, et la dernière balle a fait place aux Rayons Rasers dont l’énergie, pompée directement sur la Nova voisine, est quasiment inépuisable. Manu trouve que ces modifications édulcorent quelque peu le récit, mais ses enfants n’ont pas l’air d’accord. Il hausse les épaules et replonge vers son catalogue.

Tandis qu’il évalue les mérites respectifs d’un body rouge à dentelles et d’un délicieux soutien-gorge transparent LadyHawke, Emmanuel entend une petite voix l’appeler depuis l’escalier.
- Papa ?
- Mmmhh ?
- Papa ! J’ai un petit problème...
- Oui ? Entre, mon fils.
Mathieu pousse la porte et entre, un mouchoir dans une main, son anorak dans l’autre.
- Qu’y a-t-il fiston ? Tu vois bien que je travaille...
- Papa, j’voudrais pas t’embêter, mais tu vois, au bout du cordon de mon anorak il y a un bitoniot en plastique, tu sais pour que le cordon ne rentre pas...
- Oui, eh bien ?
- Et puis, tu vois, au bout du bitoniot y a un bouchon en plastique, qui s’enlève...
- Oui, et alors ? Ah, je vois, tu l’as perdu, c’est pas grave...
- C’est pas ça, il est pas perdu, dit Mathieu en se frottant le nez avec son mouchoir mais il est coincé et j’arrive pas à le retirer...
- Bon, écoute, fait Emmanuel agacé, je descends tout à l’heure et tu me montreras où tu l’as four-
- Mais il est là ! trépigne Mathieu
- Où ça, là ?
- Là, ici, dans mon nez...
Emmanuel bondit sur ses pieds.
- Hein ? Tu te l’es mis dans le nez ? Mais c’est pas vrai, je rêve, t’es fou ou quoi ? qu’est-ce qui t’a pris ?
- Mais c’est pas de ma faute...

S’ensuit une scène assez pénible, au cours de laquelle, après avoir secoué le pauvre gamin dans tous les sens et repoussé un peu plus loin le bouchon de plastique dans les fosses nasales en essayant de l’ôter avec un coton tige, Emmanuel met la maison sens dessus dessous pour retrouver une vague boîte d’instruments achetée jadis lorsqu’il faisait des remplacement, monte et descend l’escalier environ une douzaine de fois en cinq minutes tout en intimant à son fils l’ordre de rester assis dans le fauteuil et de n’en plus bouger « Et tu n’y touches pas, hein ? surtout tu n’y touches pas ! ». Le tout, faut-il le préciser ? sans résultat.

En fin de compte, au comble du désespoir, il s’effondre sur les marches, et s’enfouit la tête dans les mains. Mathieu lui dit faiblement :
- Tu sais, je crois qu’il va falloir retourner à l’hôpital...
Emmanuel a les larmes aux yeux. Il se met à regretter de ne plus croire en Dieu, ça ne changerait rien mais ça le soulagerait de prier, peut-être. Dans un grand sursaut de courage, il serre Mathieu dans ses bras, le porte au rez-de-chaussée avec un luxe de précaution, lui fait enfiler son anorak et, remettant Pierre à la garde de sa soeur, l’homme et son fils prennent le chemin de l’hôpital.

Lorsqu’ils traversent le grand hall, une secrétaire, encore à son poste malgré l’heure tardive, les salue :
- Bonjour, Monsieur, on ne vous voit plus en ce moment... Vous allez bien ?
Manu grommelle une réponse inaudible et s’engouffre dans l’ascenseur.
Il connaît bien le département d’O.R.L. : le chef de service est l’épouse d’un de ses anciens patrons. Elle est sûrement là, c’est une femme très volontaire, très dévouée et très caustique, qu’il n’aime pas beaucoup mais dont il reconnaît les qualités professionnelles. Manu s’annonce. L’infirmière les envoie s’asseoir dans la salle d’attente. Dans le couloir, ils croisent deux dames qui viennent toutes deux de rendre visite à leur malade respectif. Elles chuchotent très haut, car l’une des deux est un peu dure d’oreille. Par la porte ouverte, serrant Mathieu sur ses genoux pour se rassurer, Manu les entend :
- ...gentil not’docteur mais il vit seul, c’est drôle, enfin il a une amie, qui habite en ville, mais ils ne sont pas mariés... C’est ma nièce qui me l’a dit, elle fait le ménage chez lui. Il est gentil, ça on peut pas dire, mais ça ne doit pas être drôle de vivre tout seul. Enfin comme ma nièce travaille bien, il en est content, il lui propose le café des fois, ah ça, il n’est pas fier...
- Docteur Zachs ? fait l’infirmière.
- Oui ! ... Viens, bonhomme.

Emmanuel pousse son fils dans le cabinet de consultation du Professeur Dalard. Yvonne Dalard est une femme de forte carrure, à grandes lunettes et chignon sévère. Elle sourit à peine en le voyant entrer.
- Bonjour, Zachs !
- Bonjour, Madame...
- Alors, quel bon vent vous amène ?
Emmanuel rit jaune et, posant une main tremblante sur la tête de son (satané foutu salaud de gosse de) fils :
- Le classique corps étranger nasal décrit dans tous les bons précis. Bref, une bricole... Je m’en veux de vous déranger pour ça...
- Mmoui, fait la matrone de sa voix de cantatrice en blouse blanche. Et puis c’est toujours très gênant quand ça tombe sur ses propres enfants. Viens par ici, mon petit...

Mathieu s’avance, pas très rassuré, et s’assied du bout des fesses sur le siège de dentiste planté au milieu de la pièce. La diva saisit sur un plateau un petit cône métallique, le glisse délicatement dans la narine fatale, soulève le menton de Mathieu, oriente correctement son scialytique et ferme un oeil.
- Ça me rappelle mon petit dernier, dit-elle, il s’était fourré une attache-trombone dans le nez, elle s’était coincée derrière un cornet. Impossible de la retirer, ça saignait trop et il bougeait, évidemment, alors on lui a fait une anesthésie générale et - Lève un peu la tête, mon petit lapin, c’est ça... - malgré ça il m’a fallu vingt-cinq minutes montre en main pour la récupérer !
- Ah bon ? fait Emmanuel sans respirer, tandis que Mathieu lui lance un regard désespéré.
- Enfin, soupire le Professeur Dalard en reposant le minuscule spéculum dans une cupule, il n’avait que deux ans. Bon, alors voyons, comment allons-nous procéder... ?
Elle semble chercher quelque chose sur la table roulante recouverte d’instruments de torture, farfouille d’un air un peu absent et finit par trouver un petit pulvérisateur qu’elle approche du nez de Mathieu.
- Bon, ça c’est pour que tu n’aies pas mal quand on va retirer le bouchon...

Elle pulvérise trois ou quatre fois un liquide translucide dans la narine de l’enfant.
- Nous allons attendre quelques minutes, avant de nous attaquer de front au problème !
Elle pince les lèvres d’un petit air réjoui.
- Et comment va votre épouse ?
- B-bien merci, mais...
- Vous avez un petit troisième, je crois, quel âge a-t-il ?
- Beuh - un an et demi à peu près... Vous pensez que-
- J’ai vu que vous écrivez des articles dans La Rigueur Médicale, c’est ça ?
- Oui, depuis quelques mois mais... c’est grave, là, pour Mathieu ?
- Ah, ça ! mon cher ami, je ne vous apprendrai pas qu’en médecine, on ne peut jamais rien dire avant que tout soit terminé... Allez, approche-toi, mon petit bonhomme, dit-elle en remettant le spéculum dans la narine. Mmoui, je crois que c’est bon.

Elle saisit sur sa table une longue tige de métal et la considère gravement.
- Dans le temps, on faisait des curettes spéciales pour les corps étrangers, à bout mousse, très pratiques. Maintenant, on est obligé de bricoler.
De ses gros doigts elle tord la tige et fait un noeud au bout.
- Et bien sûr - MnnnHan ! - c’est nettement moins facile, avec ces instruments de fortune.

Elle approche la longue tige du nez de l’enfant. Emmanuel s’arc-boute à sa chaise. L’enfant se révulse d’effroi.
- N’aie pas peur, mon petit...
Elle frotte délicatement la narine avec la tige, et Mathieu éternue violemment. Comme c’est un petit garçon poli, il tourne la tête. Manu est obligé d’ôter ses lunettes.
Le professeur Dalard dit : « C’est bien » et réexamine la narine de Mathieu. Puis, retirant son spéculum :
- Oui, on n’a encore rien fait de mieux qu’un éternuement pour faire bouger les corps étrangers. Allez, prends ton mouchoir et souffle bien fort ! Vas-y, souffle ! c’est ça, encore une fois... Voilà ! dit-elle en sortant le bouchon du mouchoir. Puis, un fin sourire aux lèvres :
- Tu sauras le refaire, la prochaine fois, pour ne pas inquiéter ton papa ?
- Oh ouais ! dit Mathieu ravi, c’est vachement facile ! Hein, P’pa ? Et ça m’a pas fait mal du tout !

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[1Tous les ouvrages de Jérôme Cinoche sont publiés aux Editions du Saule.

[2Pour l’ouverture de la porte, consulter la chemise jaune.

[3Reprise dans Trois mille six cent sept lettres d’écrivains à Saul Laurentieff, présentées par Camille Laurens, Tourmens, Editions du Saule, 1996.

[4La liste en étant un peu longue, nous l’avons abrégée afin de ne pas décourager le lecteur aux prises avec ses vélléités d’écriture propre(s).


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