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"Les Cahiers Marcoeur", 15e épisode
LA CHEMISE JAUNE : Emmanuel
Article du 10 juin 2004

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LA CHEMISE MAUVE : EMMANUEL

FRAGMENTS D’UN ITINERAIRE CIRCULAIRE (2) :

Remuer ses pieds engourdis. Lever le nez de sa tasse et réaliser qu’on est seul. Sentir qu’on a mal à la tête. Se dire qu’on va refaire du café. Repousser la chaise. Se lever. Tourner sur soi-même. Chercher la casserole. La trouver sur la cuisinière. Se souvenir brusquement qu’on avait déjà (re)mis de l’eau à chauffer il y a dix minutes. En rajouter au fond. Contempler les vitres embuées. S’approcher de la fenêtre. Dessiner des fleurs sur le carreau. Compter les coups de marteau sur la tempe, les superposer aux pulsations dans l’oreille, aux battements dans la poitrine, aux tressaillements du muscle minuscule sur la paupière, aux discrets soubresauts de la main sur la poignée de la fenêtre.

Se gratter la nuque. Se dire qu’on aimerait bien avoir un gros chien boule de laine qui vous lèche les doigts de pied les matins comme celui-ci. Se voir dans la glace et rejeter immédiatement cette image. Se dire qu’on a du travail. Prononcer tout haut la phrase « Il faut que j’écrive ». Entendre le chuintement de l’eau qui rebout. Se tourner vers la table, dévisser le pot de café soluble, s’en verser trois cuillerées à soupe dans un broc en grès, essuyer vaguement du bout des doigts la poussière de café éparpillée sur le formica. Fermer le placard d’un coup d’épaule. Eteindre le gaz. Vider la casserole sur le café soluble, admirer comme l’eau crépite en touchant le bord chauffé à blanc, comme les gouttes giclent sur la table, les feuilles de papier, le stylo, les cahiers, bref, partout. (De toute façon, cette casserole n’est pas faite pour verser l’eau correctement).

Touiller le café. Penser que son aspect - genre nappe de rejets chimiques dans un affluent de la Marne - ne donne pas vraiment envie de boire. Rajouter deux cuillerées gluantes de sucre en poudre. Poser la main sur le broc. La retirer aussi sec Nom de Dieu pourquoi je me brûle chaque matin ça ne rate pas j’oublie à chaque fois. Se faire couler de l’eau froide sur les doigts - pour éviter la brûlure au troisième degré en principe c’est vingt minutes montre en main si ça devient blanc c’est que c’est foutu. Penser à prendre une douche.
Oui.
Ça me fera du bien.
Je serai en forme pour travailler.
Enfin, écrire.
Travailler. Ecrire. Rédiger.
Tiens en attendant que le café refroidisse je vais chauffer la salle de bains.
Allumer le chauffage électrique dans la salle de bains.
Pendant qu’on y est, ouvrir l’eau pour qu’elle chauffe.
Se déshabiller.
Prendre sa douche.
Réfléchir à l’équation Douche = Seul / Bain = Plusieurs. Se savonner en insistant doucement là ou ça démange, revenir incidemment (puisqu’il n’y a personne pour regarder) là où on aime bien - quand je vivais seul au foyer des étudiants, quel bonheur, la douche ! j’y passais des heures. Pour bien faire il faudrait qu’il y ait des douches horizontales qu’on puisse s’allonger.

Sortir de la douche. Se frotter dans la grande serviette vite vite que la peau n’ait pas le temps de refroi - OhMerDe ! J’ai laissé le café en bas... Dévaler l’escalier en peignoir. Putain de carrelage glacial c’est pas cette soupe écoeurante et tiédasse qui va arranger les choses.
Jeter tout le café dans l’évier.
En voyant tout disparaître se dire : J’aurais pu le faire réchauffer au bain-marie. Poser la main sur la table - la poisse ! quand je verse du sucre il y en a aussi qui tombe à côté et comme tout est humide... C’est pas avec cette éponge qui rend l’âme - il faudrait que j’aille en racheter au supermarché avec du pécu des allumettes des pizza surgelées de la paëlla des anchois du chou fleur du safran du laurier un goupillon pour les radiateurs dix mètres de fil pour le baffle du bureau qu’est-ce que j’oublie ah oui des tomates à 18 francs le kilog si j’ai même pas le droit de m’acheter une friandise alors bon ! et puis du chocolat.
Du chocolat au lait.

Penser à la résistance molle de la tablette quand on la casse. Au goût du chocolat. Au moment tout particulier où le carré fond dans la bouche, où le chocolat fondu coule dans la gorge tandis que l’autre partie est encore dure sur la langue, dans la joue, contre les dents, les dents qui font mal parfois Va savoir pourquoi elles ne font pas mal au chaud et au froid mais seulement au contact du chocolat, d’accord y a les bactéries mais ça grouille pas au quart de tour ces petites bêtes ?
Avoir de plus en plus envie de chocolat.
Poser son stylo.
Relire.
Reprendre son stylo.
Se demander si ça sert à quelque chose de transcrire ce que l’on vient de vivre, et même pas de vivre mais de se représenter, spectacle édulcoré, quelques uns des milliards de gestes inutiles qui ont émaillé constitué un matin comme les autres.
C’est de la littérature, ça ?

Elle va encore rentrer posera son sac et dira d’un air absent « La journée a été bonne ? » et j’énumèrerai les activités du parfait homme de maison que je suis. Alors, plus incisive, la tête penchée, le sourire carnassier « Et puis ? » et je la criblerai de 51 projectiles divers, du compas aérodynamique à la balle dum-dum en passant par les baffes et je me mordrai les lèvres ou la langue ou les joues - à qui le tour ? dans cette zone sinistrée qui me tient lieu de bouche - en me disant que bien sûr ça n’est pas de sa faute si je suis incapable de m’y mettre et je répondrai : « Boh pas grand-chose » et sans la laisser terminer je la prendrai par la taille et la serrerai contre mon torse puissant la transpercerai de mon regard ses yeux papilloteront ses lèvres frémiront ses ongles s’enfonceront dans mes avant-bras et je l’entendrai murmurer : « Pas ce soir chéri j’ai quatre paquets de copies à corriger. »

La migraine, ce sera pour plus tard. D’ailleurs, le migraineux, c’est moi. D’ailleurs, en ce moment même...
Reposer son stylo. (Imaginer qu’on le repose). Se dire qu’on se ferait bien du café. Volontiers.
Se rappeler que la casserole est (à nouveau) sur la cuisinière depuis ohlala combien ? Dévaler les escaliers. Par la porte ouverte de la salle, jeter un coup d’oeil à l’horloge du magnétoscope et voir qu’il est moins cinq. S’exclamer : « Déjà ! mondieumondieu... ». A l’odeur d’ébonite cramée qui envahit la cuisine, deviner qu’il ne doit plus rester beaucoup d’eau dans la casserole.

* * * * * *

Pendant qu’il dévale l’escalier, la porte du bureau se referme derrière Emmanuel. Le bureau est, au second étage, une pièce mansardée de trois mètres sur quatre, sans fenêtre. Cette pièce n’était pas prévue dans les plans de la maison. Lorsque les Zachs ont fait aménager leurs combles en salle de jeux, il est resté une espèce d’espace inoccupé, derrière une cloison.

Au grand étonnement de son épouse, Emmanuel se l’est approprié et l’a entièrement aménagé. C’était bien la première fois qu’il se mettait à bricoler. Il a tout de même fait faire la porte. Celle-ci s’ouvre à angle droit dans l’escalier du second étage. Elle est revêtue du même papier que les murs et n’a pas de poignée. Au début, il s’agissait d’un simple panneau pivotant autour d’un axe central. Emmanuel a lui-même installé la serrure, un dispositif compliqué découvert dans un catalogue de fournitures en tous genres (entre une lampe tempête pour jardins japonais et un ionisateur de concombres). La phase d’installation l’a occupé environ dix jours. A l’époque il travaillait encore à l’hôpital et bricolait le soir en rentrant, le matin avant de partir, et revenait parfois entre 12h30 et 16h00 tant le problème le préoccupait.

Ces dix jours de bruit et de fureur restent les souvenirs les plus pénibles de l’histoire familiale. Il faut dire que la serrure - un dispositif inviolable, sans clé ni poignée, considérablement breveté et livré en prêt-à-monter - lui était arrivée avec des instructions illisibles : une ligne sur deux était mal imprimée. La phase de mise en place n’était cependant qu’un simple prélude à une épreuve bien plus douloureuse, celle de la maîtrise du fonctionnement de l’engin. La serrure se manipule en effet selon une combinaison sonore reprogrammable de six notes, par pression successive ou simultanée de sept touches camouflées sous le papier mural.

« Tu comprends », disait-il à Dolorès pour justifier l’usage de ce stratagème, « tu comprends, avec tout le matériel [1] que j’ai là-dedans, il ne suffit pas de fermer les portes, il faut aussi qu’un cambrioleur potentiel n’ait aucune idée de la présence de ce bureau. Avec ma serrure camouflée, il ne sauront même pas qu’il y a un bureau, et même s’ils s’en rendent compte, zéro pour ouvrir. »

Un beau dimanche, toute la maisonnée poussa un grand soupir de soulagement en entendant Emmanuel crier Victoire dans l’escalier - il venait de finir sa mise en place. Trente-cinq secondes plus tard, ils furent glacés d’effroi par un hurlement de désespoir comparable à celui de Milou sur la tombe de Tintin.
Les instructions et le code d’ouverture étaient restés dans le bureau.

Emmanuel passa environ quinze jours à tâtonner, à faire des croquis, des protocoles de manoeuvre, des sondages, des auscultations poussées de la cloison, des calculs savants, des enregistrements sonores des différentes combinaisons possibles, des prières - sans résultat. Un jour, la mort dans l’âme, il se résolut à défoncer la porte, en se disant qu’il serait moins long d’en faire faire une autre et d’y reposer la même serrure. En sortant pour aller chercher sa hache, il croisa Mathieu, six ans à l’époque, qui lui demanda « Papa, je peux aller prendre une feuille de papier dans ton bureau ? » Bon père, Manu répondit oui machinalement.

Au milieu du jardin une lampe s’éclaira au-dessus de son crâne et il repartit en courant dans l’autre sens. Grimpant l’escalier quatre à quatre il découvrit un spectacle qui le fit frémir d’effroi. Mathieu sortait du bureau. De par la situation particulière de la pièce, il existe un décrochement d’environ trente centimètres entre la porte et la marche la plus proche. Mathieu sortait donc prudemment. D’une main, il tenait sa feuille de papier. De l’autre, il maintenait la porte ouverte.
- Mathieu ! chuchota Emmanuel d’une voix mourante.
- Oui, P’pa ? dit Mathieu.
Emmanuel se mordait les doigts d’une main et tendait l’autre en direction de son fils.
Mathieu, à qui son père parlait souvent de courants d’air, fit :
- Ah ! T’inquiète pas, P’pa !
Et, serrant sa feuille de papier contre lui il enchaîna :
- Tu sais, elle se referme toute seule !
Clac.
Lorsqu’il vit son père sangloter au pied de l’escalier, Mathieu demanda :
- T’es triste, P’pa ?
- Comment as-tu ouvert la porte du bureau, Mathieu ?
- Ben... J’croyais que tu savais !
- Montre-moi, fiston...

Et, atterré, Emmanuel vit son fils pianoter sans effort sur le clavier invisible. La serrure cliqueta et la porte s’ouvrit sous la poussée de l’enfant.
- Comment as-tu trouvé ?
- Ben, ta serrure ils en font la pub à la télé, et l’air c’est Au clair de la lune, alors j’ai fait comme au piano, j’ai tapé Ou-vre-moi-ta-por-te.
Depuis, Emmanuel regarde toujours attentivement les dessins de machines et d’ordinateurs - tous destinés à simplifier la vie de ses parents - que lui dessine son fils. Cette semaine, il lui a dessiné un appareil pour écrire les histoires qu’on aime.
- Voilà, là dans l’entonnoir tu mets les choses que tu aimes, les livres, les cassettes des films, les noms. Là c’est le programmeur, tu écris par exemple : Monstres si tu veux un livre avec des monstres. Là, c’est l’écran pour voir si ça se mélange bien. Là, c’est la manette pour mettre plus vite ou plus lentement. Dans ce trou tu verses l’encre, là tu mets le rouleau de papier.
- Et le clavier ?
- C’est pour écrire le nom des héros.
- Et ça sort par où ?
- Par là. Mais attends, attends, dit Mathieu en soulevant son dessin. Dessous, je t’ai dessiné l’intérieur pour que tu comprennes...

Malgré l’aide considérable que lui a apporté son fils, Emmanuel éprouve encore quelques difficultés quand il s’agit de manoeuvrer sa serrure. Il faut dire qu’il a un petit problème d’oreille. Ou de doigté. Ou les deux. Bref, il se trompe souvent. Alors il s’énerve. Quand il est trop fatigué, ou quand Mathieu n’est pas à la maison, il coince la gâche avec une boulette de papier, ce qui fait que le pêne ne s’engage pas. Mais c’est quand même une très bonne serrure, et il ne manque pas de la mettre en fonction chaque fois qu’il s’absente de chez lui plus de vingt-quatre heures.

Comme on le comprendra au travers d’autres charmantes anecdotes de ce genre, le bureau d’Emmanuel est un lieu hautement symbolique, le lieu privilégié où se conjuguent - et dans lequel il s’astreint à préserver - les Meilleures Conditions Possibles Pour Ecrire.

Son désir d’isolement, de repli, paraîtrait tout à fait naturel si le bureau n’avait pour voisinage la salle de jeux, lieu fort bruyant dont il n’est séparé que par une cloison fort mince. Emmanuel dit que cela ne le gêne pas, et c’est vrai. Le brouhaha, les cris de dispute, les mugissements de Pierre lorsque son frère lui refuse un jouet, les chutes d’objets ou les rebonds de ballons ne le dérangent pas. Tout au plus, après une avalanche d’enfants dans l’escalier, prête-t-il l’oreille une seconde pour guetter le hurlement de la fracture de jambe ou le silence mortel de l’enfoncement temporal avec hématome intracrânien, mais une seconde, pas plus : depuis qu’il a un téléphone sans fil dans son bureau, il peut appeler le Samu tout en faisant le bouche-à-bouche.

Ajoutons que Manu termine actuellement l’aménagement du bureau par l’installation de haut-parleurs reliés à la chaîne du salon. Ainsi, il pourra facilement écouter Wagner ou les Rolling Stones pendant qu’il travaille.
Car, lorsqu’il écrit, le silence l’angoisse.

* * * * * *

L’une des activités favorites d’Emmanuel, depuis qu’il est en congé sabbatique, consiste à pondre toutes les lettres qu’il n’a pas pu écrire pendant ses études. Il écrit à la plupart des personnalités célèbres qui lui sont sympathiques et à tous les individus notoires qu’il ne peut pas encadrer, parfois plusieurs fois de suite. Ainsi, la semaine dernière il a envoyé six lettres écumantes à l’écrivain Marc-Gilbert Brocardin pour avoir occupé à lui seul le plateau de l’émission Un auteur nous parle, sur TV69. Ça le prend de temps à autre. Depuis qu’il est informatisé, il écrit beaucoup, vite.

Quand il n’écrit pas pour clamer sa colère ou son admiration, Emmanuel écrit à son éditeur, Saul Laurentieff. La lettre qu’il a descendue pour la relire dans la cuisine pendant que passe son sixième café de la matinée lui est adressée, justement. Emmanuel vénère Laurentieff, qui a pris un risque fou en publiant son premier recueil de nouvelles, qui décrivent la mort de personnes réelles - mais actuellement bien vivantes - de son entourage : Emmanuel lui-même, sa mère, son père, ses trois enfants, son épouse, son chef de service, une infirmière qu’il a aimée passionnément il y a quelques années, deux de ses patients, six membres de la rédaction de La Rigueur Médicale, etc...) Son livre a été publié sous le pseudonyme de Samuel Maske [2].

Le lecteur attentif aura noté que ce nom de plume n’est pas le même que pour les traductions. Cela se conçoit : les traductions sont des textes alimentaires. Fins prévisibles est un texte de recherche, extrêmement douloureux, dont Manu a accouché dans la souffrance et le silence. Personne n’est au courant, car il a bien trop peur des réactions familiales. Il a dû déployer des trésors d’ingéniosité pour cacher sa publication. Laurentieff l’appelait toujours à l’hôpital, et Manu allait le voir à Paris sous prétexte de congrès médicaux. Le livre, paru il y a deux ans déjà aux Editions du Saule, a bénéficié d’une assez bonne presse, mais de peu de lecteurs. Le sujet rebutait peut-être. De plus, l’anonymat de l’auteur n’a pas facilité les choses.

Certes, Emmanuel a participé - à distance - à plusieurs foires du livre (les lecteurs avaient la possibilité de l’interroger par comitex) mais ça n’a pas donné grand-chose. A l’heure de l’écriture électronique, les gens persistent à vouloir voir l’auteur gribouiller sur la page de garde de leur livre, ce qui est proprement incompréhensible. Galvanisé par ce succès d’estime, Emmanuel s’est attelé à un projet beaucoup plus ambitieux, mais aussi beaucoup plus douloureux encore, un roman "total", intitulé La mère de Don Juan, lequel raconte la vie d’une femme vue par son fils, depuis le moment où ce dernier n’est encore que l’union d’un ovocyte et d’un spermatozoïde, jusqu’à une ultime séance de spiritisme où tous deux dialoguent dans les limbes.

Cette histoire d’une passion jalouse et parfaitement exclusive devrait - d’après les dernières estimations de l’auteur - courir sur huit à douze cents pages, brasser l’histoire de ce siècle de 1923 à 2019 et balader le lecteur à travers toutes les rues de Tourmens sans passer deux fois par la même. Emmanuel l’appelle son roman autopobiographique. Comme on l’imagine, ce projet est encore plus secret que le précédent, il a simplement laissé entendre ça et là qu’il avait un travail en cours.

Aujourd’hui, donc, il vient d’écrire à son éditeur. C’est sa trentième lettre en neuf mois, mais c’est la première de la semaine. Dès que, voyant la cafetière déborder, il saura qu’il n’est plus nécessaire d’ajouter de l’eau dans le filtre, il lira :

Cher Saul,
Encore une fois, je vous écris et je m’en veux de le faire, je vous imagine bien occupé à lire des gens qui produisent, eux, et qui ne sont pas enlisés depuis deux ans dans un livre mouvant. Une fois encore, je ne sais pas pourquoi je vous écris. Pour tout dire, j’ignore si cette lettre ira dans une enveloppe ou directement au panier, ou si elle grossira le dossier contenant les lettres ni envoyées ni déchirées mais gardées tout de même (vous savez à quel point je suis méthodique quand ça me permet de ne pas m’attaquer à l’essentiel). Je sais seulement que je suis sous le coup d’une pulsion inextinguible, et que le sens de cette lettre m’apparaîtra certainement au fil de l’écriture. Merci de votre patience.

Hier soir je regardais à nouveau l’émission Trois heures avec... qui vous fut consacrée il y a deux ans. Malgré l’image rayée et le son détestable, je me redisais les mêmes choses que la première fois : Par quel miracle suis-je arrivé dans une maison comme la vôtre ? Qu’est-ce qu’un homme comme vous a bien pu trouver à un livre jusque là refusé par une douzaine d’éditeurs bien moins regardants, et comment imaginer une seule seconde que le deuxième ouvrage aura le même accueil ? (En admettant seulement que je parvienne à l’écrire !)

Peut-être vous l’ai-je déjà raconté (si c’est bien le cas, sautez ce paragraphe) mais j’ai écrit Fins prévisibles dans une sorte d’état second, tenaillé par l’angoisse, l’impatience et les crampes d’estomac. J’étais enchaîné à la nécessité d’écrire, transpercé par la culpabilité d’avoir à imaginer des choses horribles dans leur moindre détail, étranglé par la peur que l’un d’entre eux ne meure vraiment comme je l’avais imaginé, ou pire : avant que je n’aie terminé le livre ! Je ne pensais ni à la publication, ni à l’éventualité d’une reconnaissance aussi forte de la part d’un éditeur.

En me publiant, vous m’avez fait sentir qu’à vos yeux, ce que j’avais écrit n’était pas inutile, dérisoire et non avenu. Ce qui ne préjugeait en rien de ce que j’écrirais ensuite. Je venais d’échapper à la terrible incertitude d’écrire sans savoir si on sera lu. Je me suis retrouvé aux prises avec le désespoir abominable de publier en sachant que ça ne veut rien dire. Grâce aux efforts inouïs que vous avez faits pour me permettre de garder l’anonymat, j’ai échappé, Dieu merci, aux commentaires du genre « Alors, à quand le prochain ? » ou « Attention, c’est le second le plus difficile, celui qui permet de transformer l’essai »...

Pendant toute une année, je me suis nourri de cette précieuse reconnaissance... et je n’ai pas réussi à aligner deux mots. Il y a neuf mois, je me suis mis en congé sabbatique en pensant que, loin de l’hôpital, je pourrais écrire plus facilement. Je porte La mère de Don Juan en moi depuis si longtemps que je pensais sincèrement n’avoir plus besoin de l’écrire, seulement de la coucher sur le papier. Comme vous le savez, j’ai bientôt déchanté.

Aujourd’hui encore, je me sens complètement accablé devant l’ampleur de la tâche. Ce livre me semble si beau dans ma tête et si malingre sur le papier. C’est comme la chaleur d’une casserole d’eau bouillante. Dès qu’on éteint, ça refroidit. Lentement, mais inexorablement. Et je ne peux pas laisser le feu dessous trop longtemps : tout va s’évaporer. J’ai beau rajouter de l’eau (noter sans relâche les idées innombrables, les intuitions multiples qui ne cessent de m’assaillir jusque dans mon sommeil), ça ne cuit pas.

Et même si je parvenais finalement à l’écrire, ce livre, j’ai l’impression qu’il me faudra l’accompagner partout, une fois publié (en admettant que vous en vouliez...) parce qu’il sera toujours plus froid, sorti de moi, que lorsque je le faisais chauffer. J’ai pourtant le plus grand mépris pour les auteurs qui agissent ainsi. Ils redoutent - souvent à juste titre ! - que loin d’eux leur petit ne s’étiole. Alors, dès la naissance, ils le suivent à la trace, ils le tiennent par la main dans les cocktails, les salons, les émissions, les causeries, les débats, les signatures, et je ne sais quoi encore. Mais s’ils montrent ainsi leur impuissance à écrire quelque chose qui se tienne tout seul, le livre leur sert de béquille, car ils ne peuvent marcher sans lui.

Mais je diverge. (Enfin, vous avez l’habitude...) Je regardais donc l’émission et je me disais que j’étais malheureux et jaloux de vous voir au milieu des vôtres, de vos deux ou trois amis choisis et discrètement interrogés, jaloux de votre pudeur, de votre discrétion, de votre délicatesse, de votre modestie. Je me disais que j’aimerais vous connaître mieux, passer du temps avec vous, vous parler, vous écouter, et que je n’avais probablement aucune chance de le faire, car en fait que pourrais-je bien avoir à dire, moi ?

Je me suis senti illégitime. Indigne de la confiance que vous me portez. La preuve, c’est que je regarde la même émission une fois par semaine depuis deux ans et que je n’ai jamais osé vous inviter à dîner. Je ressens à la fois de la fierté d’avoir été choisi par vous, et un indicible sentiment de honte à l’idée que ce choix, cette confiance seront trahis, peut-être, quand j’aurai fini, ou seront déçus, si je ne finis pas. Ou l’inverse. Ou les deux. Je n’arrive cependant pas à imaginer que vous ayez pu vous tromper en me publiant - sans savoir si, ce faisant, je préserve l’image que je veux avoir de votre courage et de votre intelligence, ou celle que - je n’ose l’espérer - vous vous faites de ce que j’écris. De ce que j’ai écrit.

Pour le moment, Emmanuel s’est arrêté là. Il n’est pas sûr qu’il continue. Il a vaguement le sentiment que cette lettre-ci diffère des précédentes, pour la plupart consacrées à une analyse par anticipation de son chef-d’oeuvre en germe. Après l’avoir relue, il ne serait pas étonnant qu’il enfouisse sa missive dans un dossier miteux derrière la deuxième épaisseur de livres sous l’étagère du bas, entre les courriers indéfendables et les publications honteuses. Mais il en fera tout de même une copie sur disquette, avant de l’effacer du disque dur...

Emmanuel se verse une tasse de café [3] et se met à penser aux immenses possibilités de la télécopie, instrument tout nouveau dans son équipement bureautique. Il pourrait - s’il osait - tenir un journal, et le faxer à Laurentieff pour qu’il le lise en même temps qu’il l’écrit, ou presque. Ah, tenir un journal ! Ecrire tout ce qui passe par la tête. Oui, tenir un Journal comme Musil, comme Amiel, comme Kaf— Il se met à tousser. La gorgée de café bouillant vient de passer de travers. Il pleure de douleur. Il vient de se rappeler que, le 8 février 1913, Kafka dans son Journal notait : Aujourd’hui, rien.

(A suivre...)

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[1Pour l’inventaire du matériel et la description du bureau d’Emmanuel, consultez la chemise beige.

[2Merci de ne pas l’ébruiter

[3La caféite chronique d’Emmanuel repose sur ses vagues souvenirs d’incertaines études de médecine chinoise commencées à une époque flottante de sa trajectoire de médecin militant, et selon lesquelles le breuvage noir aurait des effets bénéfiques sur la migraine. A condition d’être absorbé, bien sûr.


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