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"Les Cahiers Marcoeur", 12e épisode
LA CHEMISE JAUNE : Bruno
Article du 30 mai 2004

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LA CHEMISE JAUNE : BRUNO

Bruno serre le frein à main et replie la jambe droite. La pédale de frein claque en revenant en place. Quelques flocons volètent devant son pare-brise. Il ne manquait plus que ça.
A la radio, une voix d’aéroport susurre « Docteur que diriez-vous aux personnes qui souffrent de l’estomac ? - Eh bien, avant tout, de ne pas hésiter à en parler à leur médecin traitant mais, au moindre doute, de consulter un spécialiste ! »
Ben voyons ! pense Bruno en coupant le contact. C’est ce qu’on appelle la répartition des tâches. A l’un "on en parle", comme on en parle à sa concierge ou à son voisin de palier, à l’autre on se confie. Corps et biens.

Une femme d’une soixantaine d’années, bouche édentée, clé pendue à un cordon autour de son cou, anorak sur gilet de laine sur blouse à fleurs, sort de la cahute qui lui sert d’abri provisoire et se dirige vers lui. Il descend de voiture et déverrouille le bouchon du réservoir.
- Le plein ? demande la femme en souriant de tous ses chicots.
- S’il vous plaît.
- Fait frais, hein ? Y se r’mettrait bien à neiger !
- Vous croyez ? fait Bruno en essuyant un flocon de sa manche. A la faible lueur du lampadaire, il voit qu’il est déjà 8h30.
- Oh, oui, vous savez, un temps comme ça...
Puis elle se remet à surveiller son compteur.

Quand il remet le contact, il n’obtient qu’un malheureux frémissement, puis plus rien. Ça recommence. Comme tout à l’heure. Une faible musique sort du poste de radio, quelques paroles ténues - flash spécial de la matinée - que Bruno fait taire d’un mouvement agaçé. Il respire un grand coup, se calme, met en marche les essuie-glaces, le dégivrage de la vitre arrière, les feux, les clignotants, le ventilateur et compte lentement jusqu’à vingt. Ensuite il coupe tout, enfonce la pédale d’embrayage et remet le contact. Le moteur tourne en hoquetant.

Bruno patiente un peu, tire doucement sur le starter et remonte le son de la radio : « ...remous dans l’industrie de l’agro-alimentaire, nous reviendrons très longuement sur le sujet avec Joël Mélino. Les secours s’organisent au-dessus de six spéléologues enfermés depuis plusieurs jours dans une marmite de roches chaudes au fond du gouffre de Lédiziom. Plusieurs escadrons de pompiers, de gendarmes et de militaires ont été dépêchés sur les lieux, car Alexia Dupré, fille du Ministre de l’environnement, fait partie de l’expédition. Les recherches sont compliquées par la présence d’une fête foraine sur le site du gouffre. Avec le Docteur Radio, nous aborderons la page médicale de la semaine, consacrée à l’ulcère de l’estomac... »
- C’est pas vrai, pas encore !

« ...crouiiiipsshfttttionnelle expérience littéraire mais n’est-il pas étrange d’inaugurer pareille publication par le volume VI ? »
- Oui, je reconnais qu’il s’agit là d’une méthode inhabituelle, mais la publication des oeuvres disponibles de Raphaël Marcoeur ... disponibles parce que tout n’a pas été retrouvé, loin s’en faut, encore que le matériau rassemblé par Jérôme Cinoche et l’équipe qui l’entoure est déjà très important... donc cette publication commence avec, non pas un volume mais deux, tout d’abord celui-ci, le volume VI, qui contient près de cinquante articles rédigés par les plus éminents critiques... puis dans quelques semaines le volume IX, qui contient un important manuscrit de Marcoeur, et une présentation très attendue de Jérôme Cinoche.
- Mais il s’agit d’un ouvrage tout de même très particulier, puisque les articles portent sur des textes encore tous inédits, donc inconnus du grand public !
- Oui, par la force des choses, comme je vous l’ai expliqué tout à l’heure...
- Et pensez-vous que l’on puisse raisonnablement intéresser les lecteurs à un écrivain inédit ?
- Je sais que cette entreprise paraît paradoxale, mais il faut tout de même rappeler que chaque article est accompagné de nombreux extraits des textes présentés, et les textes originaux seront publiés très rapidement par la suite. C’est donc en quelque sorte l’intersection de »
- De toute manière, Joyce et Proust ont déjà tout dit, grince Bruno en éteignant le poste.
Le pare-brise est à présent recouvert d’une fine couche de neige, qu’il balaie d’un va-et-vient de caoutchouc. Il se frotte le menton. Il est plus que temps d’aller se raser.

* * * * * *

Bruno tape des pieds sur la grille. La porte s’ouvre sur Pauline.
- Eh bien, chuchote-t-elle tandis qu’il entre, on ne vous a pas ménagé, ce matin !
- Non, n’est-ce pas ?
- Venez, le café est chaud.
Elle lui prend son écharpe, il pose son blouson sur une chaise de la salle. Sur la table de la cuisine, il découvre le courrier : un quotidien, un magazine de télévision, une revue et le catalogue d’un éditeur. Il s’assied, feuillette distraitement les journaux et se gratte le menton.

Brusquement, il regarde sa montre.
- Pauline, vous devriez être au boulot à cette heure-ci !
Elle lui tend une tasse de café fumant.
- J’ai appelé pour dire que je serai un peu en retard.
Il porte la tasse à ses lèvres sans cesser de regarder la jeune femme.
Il ne parle pas. Elle le voit hausser des épaules et hocher la tête en fermant les yeux.
- C’était grave ?
- Mmmhh. Pas vraiment. Mais une femme qui accouche à domicile c’est toujours un peu... préoccupant.
- Pourquoi n’est-elle pas allée à l’hôpital ?
- Parce que son mari n’était pas rentré à cause de la neige - il est routier - elle était donc seule chez elle. Si ç’avait été une femme de la campagne, elle aurait appelé ses voisins. Mais ils viennent d’emménager, elle ne connaît personne et l’ambulancier ne répondait pas. Alors, elle appelle le médecin. Logique.
- Et qu’avez-vous fait ?
Il rit, et s’étouffe avec sa gorgée de café.
- J’ai commencé par tomber en panne ! Je suis sorti de la route à cause du brouillard et je me suis retrouvé dans un champ à deux cent mètres de chez elle. La voiture ne repartait pas. Alors j’ai pris ma sacoche et ma trousse d’urgence et j’ai fait le reste du chemin à pied. Vous avez bien fait de m’offrir cette torche... Bref, au lieu de mettre dix minutes, j’en ai mis quarante pour arriver chez elle.
- Ça a dû lui sembler long...
- Ça m’a semblé très long, à moi. Elle, elle n’a pas eu le temps de s’ennuyer ...
- Oui ?
Il se lève et se verse une autre tasse de café.
- Quand je suis arrivé, elle avait déjà accouché.
- Toute seule ?
- Eh oui. Comme une grande. Dieu merci, l’accouchement est encore un phénomène naturel... Les femmes indiennes font ça tout le temps, dans les westerns. Elle n’a pas perdu son sang-froid... Quand je suis arrivé, elle donnait le sein à son bébé, j’entre dans la chambre elle me dit toute heureuse « C’est une fille, Docteur, j’avais tellement envie d’une petite fille... » C’est tout juste si elle ne m’a pas consolé d’être arrivé un peu tard... Je l’ai aidée à évacuer son placenta, j’ai nettoyé le bébé, coupé le cordon... bref, des bricoles, et on a discuté presque une heure pendant que le bébé tétait, s’endormait, se réveillait, recommençait... elle m’a raconté sa vie... Et puis le mari est arrivé. Il était temps ! à force de regarder ce bébé boulotter, je commençais à avoir des crampes d’estomac...

* * * * * *

Bruno met la table. Il sort du frigo de quoi préparer le repas. Il a envie de tout, de tarama, de purée d’olives, de champignons à la grecque, de caviar d’aubergines, de tchoukchouka, de tous les plats exotiques qu’il a découverts en rencontrant Pauline. Ou peut-être redécouverts.
« J’ai déjà mangé de ça... lui a-t-il dit, la première fois.
- Dans des restaurants maghrébins, sans doute ?
- Non, non, Je suis sûr d’avoir mangé ça dans mon enfance. Ma mère devait en faire, j’imagine.
- Vous n’êtes pas sûr ?
- Presque. Bien sûr, j’ai très peu de souvenirs avant l’âge de six ou sept ans, mais plus tard ma belle-mère ne cuisinait pas du tout comme ça.
- Votre père est resté veuf longtemps ?
- Quelques années. Je ne vous ai pas raconté ?
- Pas encore. Ça ne fait que vingt-quatre heures que nous nous connaissons... Nous avons beaucoup parlé, mais tout de même...
- Mmmhh, si vous faites toujours la cuisine comme ça, je vais revenir souvent vous raconter mes histoires de famille... Ma mère est morte dans un attentat à Alger en 1956. Mon père l’a enterrée, a pris deux billets de bateau pour Israël et nous sommes partis tous les deux. Il a trouvé du travail dans un dispensaire, et quand je sortais de l’école, il me confiait à une femme qui vivait avec sa fille dans la maison voisine. En fin de compte, il l’a épousée.
- Vous avez grandi en Israël, alors ?
- Oui, jusqu’à l’âge de seize ans. A ce moment-là, on était en 71, il s’est rendu compte qu’un jour, je devrais être soldat comme tous les autres jeunes gens en Israël. Il a eu peur. - Mmm... c’est bon, j’en reprends ! - Il m’a envoyé finir le lycée à Tourmens, parce qu’il y avait des amis.
- Vous vouliez déjà devenir médecin ?
- Non. Ça, c’est un effet de l’Amérique. Après le lycée je suis allé passer trois mois aux Etats-Unis, j’ai traversé le pays en autocar. Un jour, j’ai voyagé à côté d’un type qui rentrait chez lui et m’a hébergé une nuit. - Et ça, je peux goûter ? - ... Il travaillait dans un hôpital, il s’occupait de l’entretien de toutes les machines, quand il a appris que mon père était médecin, il a tenu à me faire visiter. Les américains adorent faire visiter leur lieu de travail. Nous y sommes allés de nuit.

Une vraie ville, cet hôpital. Il m’a fait traverser les ateliers de réparation, la chaufferie, les laboratoires, les salles de radiologie et de scanner, les blocs opératoires, dans les sous-sol il m’a montré des kilomètres de rails suspendus sur lesquels transitaient des chariots automatiques, avec un système de programmation qui permet de faire tout voyager, des plateaux repas - revoulez-vous du pain ? Comment appelez-vous ça ? De la tchoukchouka ? Ah, oui je veux bien la finir... - au matériel de perfusion, dans un container gros comme une armoire depuis les fins fonds des réserves jusqu’à la chambre la plus reculée du bâtiment principal... J’ai vu deux minuscules flacons d’antibiotiques placés dans container prendre l’ascenseur tout seuls, jusqu’au sixième étage et s’arrêter sagement devant la salle de soins.

L’infirmière a pris les deux flacons, a préparé une injection puis elle est allée la faire à un vieil homme qui avait une pneumonie. Par la porte entr’ouverte, je l’ai entendue s’approcher de lui, le réveiller très doucement, le prévenir qu’elle allait lui faire une piqûre, elle était très souriante, à l’américaine, vous savez, très douce, elle lui a demandé s’il avait besoin de quelque chose. Et je me suis rendu compte qu’on pouvait presque tout confier aux machines, mais pas le dernier segment de la chaîne : le soin. C’est cette infirmière qui m’a donné envie de devenir médecin. Mmhhh, tout ceci est délicieux ! C’est votre mère qui vous a appris à cuisiner ? Non ? Alors, vous avez un don... »

Bruno pose les serviettes près des deux assiettes blanches et débouche le vin. Il sait que Pauline ne tardera plus. Il aime la recevoir. Il aime ces deux heures durant lesquelles ils déjeuneront, se raconteront leur matinée, puis pendant que l’un débarrasse, l’autre préparera le café et ira mettre un disque, et ils iront s’asseoir sur le canapé défoncé de la salle, à moins que l’un des deux ne prenne l’autre par la main et l’entraîne dans la chambre, non sans prendre la précaution de décrocher le téléphone. Il aime sentir que tout est possible et que rien n’est obligatoire. Son regard se porte vers la fenêtre. La voiture de Pauline stoppe devant la maison.

Plus tard, sa tasse de café à la main, il dira :
« Bientôt, plus aucun enfant ne naîtra chez lui. Accoucher chez soi est déjà devenu anormal. Cette femme, en principe, j’aurais dû la faire hospitaliser, mais elle n’a pas voulu. Elle m’a dit qu’elle pouvait se débrouiller, qu’elle ferait venir sa s ?ur qui vit dans le département voisin.
- Vous avez accepté ?
- Je n’avais pas à lui imposer quoi que ce soit. Je lui ai dit que j’irais la voir tous les jours pendant une semaine, pour m’assurer qu’elle ne fait pas une phlébite, que le bébé va bien. De toute manière, s’il arrive quelque chose, l’hôpital n’est pas bien loin. Mais maintenant dans ce pays, c’est comme ça, on ne naît plus chez soi, on ne meurt plus chez soi, sauf exception. Alors j’ai pris une grande décision.
- Laquelle ?
- Celle de ne pas mourir à l’hôpital. J’ai décidé que je mourrai chez nous, et dans vos bras.
- Bon, dit Pauline, alors moi aussi. »

Ou bien, il sera assis dans le fauteuil, dos tourné à la fenêtre. Il lira. Pauline descendra l’escalier, entrera dans la salle. Elle s’accroupira près du fauteuil et Bruno ne relèvera la tête que lorsque son visage à elle sera tout près. Elle approchera ses lèvres jusqu’à effleurer celles de Bruno et ils resteront là sans bouger, osant à peine respirer, jusqu’à ce qu’il demande :
« Lequel est-ce ?
- "Groseille transparent". Vous ne le reconnaissez pas ?
- Au goût, seulement, vous savez bien.
- Eh bien, goûtez... »

* * * * * *

A présent il fait nuit, sa journée de travail est derrière lui. Malgré la fatigue et le retard de sommeil il est remonté s’asseoir devant l’écran. Il a découpé de petits carrés de papier et y inscrit quelques mots : La salle d’attente - "Combien vous dois-je ?" - Le lit d’examen - " C’est froid ! " - Recoudre - La garde - Le remplaçant - Ausculter/consulter - "Dites trente-trois" - Le mal de dos - "Ça fait mal, là ?" . Il plie les papiers en quatre et les mélange à d’autres placés dans une boîte en fer-blanc.

Le soir, s’il en a la force, parfois le matin tôt s’il a eu le courage de se lever, il tire au hasard un papier dans la boîte et se met à écrire, dix lignes ou trois pages, sur le sujet imposé. Il imprime ensuite le fragment obtenu, agrafe dessus le carré de papier et range le tout dans une chemise. Périodiquement, il rajoute des papiers pliés.

Il plonge la main dans la boîte, farfouille du bout des doigts.
La pneumonie.
Il sourit et, sans hésiter, se met à taper :
Le premier malade que j’ai vu en avait une, c’était à Bakersfield. J’ai fait une pneumonie au bout d’un an d’installation, pendant mes vacances ! Avant, je ne savais pas ce que c’était, je pensais qu’"être malade" c’était "avoir mal", alors que cela peut aussi être une immense lassitude, des tremblements incontrôlables, des sueurs à tordre les draps, un essoufflement permanent et, loin au fond de la gorge un grésillement sinistre dont il n’est pas possible de distinguer la source, dont on se demande comment il monte jusqu’aux lèvres et de quel feu de broussailles il peut bien naître.

Avec le mal de dos, l’angine, l’acné du visage, la rage de dents, la déchirure musculaire, les coupures des doigts, l’hématome sous l’ongle du gros orteil écrasé par un objet lourd, les brûlures au bout de la verge, les maux d’estomac, les vomissements incoercibles, le corps étranger dans l’oeil et tous les autres incidents microscopiques qui me sont un jour arrivés, la pneumonie fait à présent partie de mon bagage, de mon expérience personnelle de la souffrance. Pour toutes ces choses, je sais ce qu’"ils" ressentent. Quand un médecin n’en est plus seulement à deviner ce qu’est la maladie mais en vient lui-même à être malade, il comprend mieux la plainte d’autrui, mais ça n’est pas très encourageant pour son avenir personnel...

Au début, Bruno consignait ces "rédactions" dans son journal. Puis il leur a consacré un cahier spécifique. Ce n’était pas le premier cahier qu’il consacrait à un projet d’écriture. Il y en a dix ou douze comme celui-ci sur une étagère au-dessus de son bureau. Certains sont à moitié remplis, d’autres ne renferment qu’un titre et des pages blanches. Des projets plus ou moins développés, plus ou moins en sommeil. Plus ou moins abandonnés.

A ce jour, il n’est parvenu à remplir qu’un seul cahier. Des fragments, déjà. Les bribes indicibles de ses après-midi d’avorteur, lorsqu’il allait encore à l’hôpital. Il notait. Il ne relisait pas. Il ne corrigeait pas. Il se laissait porter par l’illusion que les mille et un éléments ainsi sauvés de l’oubli sortaient droit du fond de son être et que quelque chose finirait par naître de ces notes. Quand il a vu que le cahier était plein, il l’a relu, a emprunté une machine à écrire, en a tiré cent cinquante feuillets de lignes serrées.

Il se souvient encore du sentiment de fierté lorsqu’il a fini. De sa joie en posant la liasse de feuilles devant Pauline, de son sourire, de ses bras autour de lui et de ses mots - « Je suis très heureuse » - tout contre son oreille. Mais cette image s’assombrit au souvenir douloureux de la relecture, une après-midi pluvieuse, et des larmes qui lui sont venues quand il a vu que ces feuillets ne renfermaient qu’un monologue doucereux et mièvre, chaos de bons sentiments et de descriptions épouvantables. Pas un livre, en tout cas.

La liasse est longtemps restée rangée, près du cahier, dans son dossier toilé. Le regard de Bruno s’accrochait souvent au ruban de tissu qui pendait, obscène, sous l’étagère, et lui rappelait l’existence de ce cadavre qu’il n’avait pas eu le courage d’ensevelir. Un mardi matin, il a jeté le dossier à la poubelle.

Aujourd’hui encore, il éprouve en y pensant un mélange de soulagement et de tristesse. Mais l’impossibilité d’écrire un livre donne parfois la force - la rage - d’en écrire un autre. Insensiblement, les papiers pliés lui ont fait noircir des pages et des pages d’un autre cahier. Un jour, il a remplacé le cahier par la mémoire d’un ordinateur (« Vous ne croyez pas que je fais une connerie en achetant ça ? - Pourquoi ? - Est-ce que j’en ai vraiment besoin, de cette machine ? - Pas plus que vous n’avez "besoin" d’écrire... ») A son grand étonnement, l’écriture s’en est trouvée facilitée.

Tant qu’ils n’ont pas été imprimés noir sur blanc, les mots figurés restent virtuels. Personne ne les voit, en dehors de celui qui les trace. Ils ne sont pas dangereux. Ils ne font pas mal. Ils ne font pas honte. Ils se tiennent à distance respectable, tolérable. L’écriture penchée du désir ou de la peine devient, sur l’écran, un alignement de caractères moins personnels, qu’il ose enfin toucher, reprendre, travailler. A présent, pour Bruno, écrire ce n’est plus se vider. C’est aussi emplir.

En relisant La pneumonie, Bruno insère la phrase suivante après le mot "souffrance" : (La tumeur, elle, ne m’a jamais fait souffrir ; ce n’était qu’une petite boule d’aspect assez anodin, située dans un endroit qui ne l’était pas.) Pendant de longues minutes, il fait disparaître puis réapparaître sur l’écran cette phrase plusieurs fois de suite, sans parvenir à se décider.
- Je la mets ou je ne la mets pas ?

Finalement, il saisit une feuille de papier, en déchire un morceau, inscrit deux mots dessus, le plie en quatre et enfouit sa tumeur dans le cylindre de fer-blanc.
- A un de ces jours, ma belle.

(A suivre)


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