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"Les Cahiers Marcoeur", 11e épisode
LA CHEMISE JAUNE : Abel
Article du 27 mai 2004

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LA CHEMISE JAUNE : ABEL


- Papa ? Tu es là ?
- Oui, mon fils.
- C’est quoi, la mort ?
- C’est la nuit.
- Comme quand on dort ?
- Non, pas comme ça. On ne rêve pas.
- Alors, si je rêve, c’est que je ne suis pas mort ?
- Oui, mais tu ne sais pas toujours que tu rêves, et si tu ne rêves pas, tu ne t’en rends pas compte.
- Je ne comprends pas très bien.
- Ne t’inquiète pas, moi non plus.
- La mort, c’est froid ?
- Ni froid ni chaud.
- On est bien, alors ?
- Mmmhh, je ne sais pas, si on n’est pas bien, on n’est pas mal non plus.
- Alors, on est comment ?
- On n’y pense pas.
- On pense à autre chose ?
- Non... non, on ne pense à rien.
- Alors si je pense, c’est que je ne suis pas mort ?
- C’est ça.
- Mais comment je le saurai ?
- Eh bien... Si tu te le demandes, c’est que tu n’es pas mort. Si tu ne te le demandes pas...
- Oui ?
- C’est peut-être parce que tu rêves.
- Dis Papa, quel âge tu as ?
- Aujourd’hui, j’ai sept ans.
- Comme moi ?
- Comme toi.
- C’est possible, ça ?
- Tout est possible quand on rêve.

* * * * * *

L’interne est grand et brun. Il porte la moustache et des lunettes rondes aux verres à peine plus grands qu’une pièce de monnaie. Assis sur un tabouret dans le minuscule bureau des secrétaires, il écrit sur un coin de table. Il est seul dans le bureau. Il n’est que huit heures moins le quart. De l’office lui parvient une odeur de café qui le réconforte et le torture tout à la fois. Il n’a pas dormi la nuit dernière, mais il se dit que s’il ne rédige pas cette observation maintenant, il ne le fera jamais.

Hier, il était de garde à l’accueil. La pire journée qu’il ait connue. Quarante-neuf patients en seize heures. Dix-huit entre onze heures du matin et deux heures de l’après-midi. Celui dont il rédige l’observation était adressé en réanimation, son propre service. Aussi, après l’avoir examiné et avoir donné des instructions aux infirmières, il l’a expédié dans un de ses lits et n’a pu retourner le voir que vers 19h30. Toujours dans le coma, mais pas plus inquiétant qu’à l’arrivée.

Ce matin, en arrivant dans le service après sa nuit sans sommeil, l’interne est descendu directement aux "Soins intensifs", une immense salle circulaire entourée de compartiments vitrés. Du centre de la salle, deux infirmières surveillaient une batterie de machines, d’écrans de cadrans. Il est allé jusqu’au lit de l’homme. Toujours dans le même état, "coma vigile", autrement dit : un sommeil douloureux et agité. Brusquement, il a réalisé que le malade était arrivé seul, que personne n’a pris de ses nouvelles et que personne non plus ne s’est préoccupé de prévenir sa famille.

Il a ouvert le placard et fouillé les poches de ses vêtements. C’est là qu’il a découvert le portefeuille contenant les pièces d’identités, les photos d’une petite fille, les cartes de crédit et un papier plié portant les mots A prévenir en cas d’accident. Le papier ne lui a donné que deux noms : Judith Lebrun, Elisa Saks. Le second était suivi de la mention Avec ménagement. L’interne a opté pour le premier. Depuis, il tergiverse, il ne se résout pas à appeler. Il se fait croire que c’est parce qu’il est encore tôt, mais il redoute ces annonces au téléphone et les exclamations incrédules, les cris étouffés ou les larmes inextinguibles qui leur font écho. Et puis il ne sait pas très bien à qui il aura à faire. Une amie, une maîtresse, une soeur, ou quoi ? L’autre, c’est la mère, sûrement. Elle a entre soixante et soixante-dix ans, peut-être plus, elle est veuve sans doute. Il la ménage jusque dans son coma. Quel bon fils... Son unique fils ?

Ce qui le gêne aussi, c’est qu’il ne sait pas très bien quoi dire.
« Monsieur Saks est au Centre Hospitalier, service de réanimation depuis presque 24 heures, je suis désolé nous n’avons pas pu vous prévenir plus tôt » - en réalité l’infirmière du Samu n’a pas eu le temps de le faire, elle a laissé ce soin à la secrétaire des urgences, laquelle a passé le mot aux brancardiers qui l’ont véhiculé jusqu’en réa et ainsi de suite... - « il est dans le coma, je suis l’interne qui s’en occupe, il ne va pas plus mal qu’hier mais je ne sais pas ce qu’il a, on va le passer au scanner dès aujourd’hui » ?
Plutôt lourdingue, tout ça.

Il écrit :
Nom : Saks, Abel. (Hier, ce patronyme l’a fait sourire. Aujourd’hui, il le fait plutôt grincer des dents.)
Age : 36 ans.
Sexe : Masculin.
Adresse : Résidence St Jacques, Tourmens.
(En plus, c’est un voisin.)
Profession : VRP, employé à la société LadyHawke.
Antécédents : Inconnus. Pas de dossier au CHU.
Circonstances de l’hospitalisation : Le mercredi 16 février, vers 10h30, chute brutale et perte de connaissance dans une librairie.
(Qu’est-ce qu’il foutait dans une librairie à dix heures et demie du matin ? D’après ses papiers, les livres c’est pas exactement son rayon !) A l’arrivée du Samu : coma profond, pupilles en position intermédiaire, ventilation régulière, appareil cardio-vasculaire : T.A. : 16/11 ; Pouls 110, r.à.s. par ailleurs.

Survenue d’une crise convulsive généralisée spontanément résolutive dans le camion. A l’arrivée aux urgences, T.A. et Pouls idem, température 38°2, coma hypotonique sans signe de localisation, pas de raideur méningée, réflexe cutané plantaire en flexion à gauche, indifférent à droite, réflexes ostéotendineux vifs mais symétriques, hypotonie plus marquée sur l’hémicorps droit, donc en première approximation : hémiplégie ou hémiparésie droite. Pas de souffle cardiaque ni cervical. Pas d’oedème des membres. ECG : tachycardie sinusale, pas de trouble de la repolarisation. Abdomen souple. Cicatrice d’appendicectomie. ORL : otite gauche. Fond d’oeil : oedème papillaire. Tous les autres appareils : r.à.s.
A l’entrée : Pose d’une perfusion d’attente, synacthène IV, demande de scanner en urgence. (Evidemment, le scanner était en panne, et heureusement que je n’étais pas au courant autrement je serais revenu toutes les heures vérifier qu’il n’était pas en train de faire un hématome intra-crânien et de se décérébrer comme les grenouilles sur lesquelles on faisait les TP en sciences nat...)
Hypothèse diagnostique : (Ah, c’est là qu’on t’attend, mon bonhomme ! c’est pas le tout de briguer les postes d’élite, faut aussi faire les preuves de ses capacités) Oedème cérébral probable. Le caractère diffus de l’atteinte neurologique et sa survenue brutale associés à une infection ORL sont évocateurs d’une thrombophlébite intracrânienne, prédominant à gauche.
Traitement : antibiothérapie à forte dose, corticoïdes. Valium en cas de nouvelle crise convulsive. Intubation et ventilation assistée pendant les premières heures. Sonde urinaire. Surveillance sous scope.
Evolution : Coma calme dans les heures qui ont suivi l’hospitalisation. Pas d’aggravation des signes neurologiques.
- Mais le pronostic reste réservé, dit l’interne à haute voix.

Il ne saurait dire pourquoi il s’est donné la peine de rédiger cette observation détaillée que personne, sans doute, ne lira jamais, de s’astreindre à une rédaction que les étudiants accomplissent lors de leurs premières années d’hôpital mais qu’on ne lui impose plus depuis qu’il a passé les concours. Il se souvient seulement de la journée d’hier, des ambulances qui n’en finissaient pas de décharger leurs corps souffrants - « AaaahNon, les fractures, c’est pas ici ! Pour les urgences chirurgicales, faut aller à l’autre bout de l’/Oh, un suicide ! On lui a fait un lavage d’esto/Marre marre marre, des cirrhoses ! Celui-ci ne va pas faire long feu il est sorti il y a trois se/ Merde, un vieillard agité ! Tu l’attaches mais gaffe avec tes sangles de pas lui déchirer la peau regarde moi ça ! du vrai papier à cigarette, je te/Dites docteur, vous allez vite la soulager ça fait deux jours qu’elle dure sa crise de coliques néphrétiques, et elle ne voulait pas appeler le médecin... »

Il revoit le moment où le cow-boy du camion blanc a déposé cet homme dans le couloir en disant : « Tiens, un client pour toi, il est pas frais mais au moins il ne nous a pas claqué dans les doigts, bon courage. » Il revoit l’aide-soignante quand ils l’ont déshabillé : « Quel malheur un homme si jeune, qu’est-ce qu’il a vous croyez ? » Il revoit le corps inerte et moite, les mains frémissantes et la bouche déformée, les côtes saillantes, les bras blancs et longs, le ventre plat, le sexe minuscule, les jambes interminables.

Il se rappelle avoir pensé qu’il y avait dans ce presque moribond quelque chose de pas catholique, d’avoir ressenti l’excitation particulière que fait naître chez les bons élèves la perspective du "tableau atypique", les signes étranges, la déduction, l’espoir de poser un diagnostic subtil, Holmes et Watson dans la même blouse, une belle étude en blanc, élémentaire mon cher Patron. Il rougit en repensant au sentiment d’indécence qui l’a saisi lorsqu’il s’est entendu dire à l’infirmière : « Un cas intéressant, envoyez-le chez moi ! » . Il sent à nouveau son coeur battre quand il a lu le nom de l’homme en capitales sur le dossier qu’on lui tendait.

C’est peut-être un peu pour tout ça qu’il rédige son observation, qu’il recommence au début, qu’il cherche dans sa rédaction une sorte de rédemption dérisoire.
La porte du bureau s’ouvre. Une jeune femme en blouse entre, un sac à la main.
- Eh bien, petit docteur, on est matinal !
- Salut, Elizabeth.
- Tu étais de garde ?
- Comme tu vois...
- Ça s’est bien passé ? Tu n’as tué personne ?
- Euh, pas encore, en tout cas. On verra aujourd’hui.
- Veux-tu un café ?

L’interne ne répond pas. Son regard s’est posé sur l’échancrure de la blouse d’Elizabeth, a surpris la courbe d’un sein, la dentelle d’un soutien-gorge. Il fait chaud dans le service. Les comateux ont besoin de chaleur. Comme c’est l’usage parmi les aides-soignantes - moins souvent chez les infirmières - Elizabeth ne garde que ses sous-vêtements sous la blouse. Elle remarque le regard de l’interne et referme la pression du haut.
- Yves ! Dis donc, je ne sais pas si tu as dormi, mais tu n’as pas les yeux dans les poches. Veux-tu que je t’apporte un café ?
- Non, merci, j’irai le prendre à l’office. Il faut que je donne un coup de fil.

Yves regarde sa montre. Il est 8h35. Il ne peut plus reculer. Il se prend à espérer qu’il n’y aura personne au bout du fil, qu’il pourra déléguer la corvée à quelqu’un d’autre, Elizabeth fait ça très bien. Il tape, 37 28 39 63, ça sonne : un... elle va pas décrocher, deux... elle est partie bosser, trois... elle est sur le palier, quatre... je vais pas la trouver, cinq...
- Judith Lebrun, j’écoute ? ... Allô ?
- Euh... oui, bonjour Madame, pardonnez-moi de vous déranger à cette heure, ici le Centre Hospitalier, je suis l’interne du service de réanimation...
- Oui, oui, c’est pour Abel, c’est ça ?
- Oui, nous avons reçu Monsieur... Saks dans notre service hier après-midi.
- Que s’est-il passé ? Il devait venir chercher sa... notre fille vers midi, je l’ai attendu toute la journée, je ne pensais pas qu’il... Oh, j’aurais dû appeler, mais je n’ai pas osé le faire, j’ai dit à Luciane qu’il avait dû repartir travailler, je... Excusez-moi... J’ai appelé l’hôpital hier, mais on m’a dit qu’il n’y était pas ! Que lui est-il arrivé, un accident ?
- Oui, enfin... non, pas exactement, un malaise, plutôt...
- Où est-il ? Je peux le voir ?
- Oui, bien sûr, c’est pour cela que je vous appelle, vous êtes la personne la plus proche que nous ayons pu joindre...
- Oui, il n’a plus de famille...
- J’ai trouvé les coordonnées d’une Madame Elisa Saks avec les vôtres dans ses papiers...
- Sa mère... Elle est décédée il y a trois ans...
- Ah...
- Comment va-t-il ? Quand puis-je venir le voir ?
- Dans le secteur de réanimation médicale, vous connaissez le Centre hospitalier ? Entrez par derrière, il y a une petite grille rue Marengo, c’est le premier bâtiment sur la gauche, il est au sous-sol à la rotonde, venez quand vous voudrez, je suis dans le service jusqu’à 20 heures. Mais ne vous inquiétez pas, on le soigne bien... En fin d’après-midi, nous lui aurons fait les examens nécessaires, on y verra plus clair.
- C’est grave ?
- C’est... préoccupant, mais sa vie n’est pas en danger actuellement.

Un long silence. Yves ne sait quoi dire. Il voudrait être rassurant, ici c’est le service des miracles - mais c’est aussi le service des drames, des maladies foudroyantes aux noms imprononçables, des appareils à arroser les plantes vertes, des lits à barreaux et des bips stridents, des tubes de plastique et des interrupteurs.
- Je sais qu’il a fait une chute grave il y a quelques années, dit Judith. Est-ce que ça peut avoir un rapport ? Il est resté dans le coma assez longtemps...
- Ah bon ? Qu’était-il arrivé ?
- Eh bien, il était en vacances en Bretagne et il est allé faire de l’escalade sur des parois rocheuses avec des amis. Ils n’avaient pas de cordes et il est tombé...
- Mmmhh... Où a-t-il été hospitalisé ?
- Ici, à Tourmens, on l’a ramené en catastrophe...
- Bon, alors il a un dossier, je vais demander qu’on le ressorte, et je regarderai ce qu’il en est. Quand voulez-vous venir le voir ?
- Est-ce que... Ça ne sert à rien que je vienne maintenant, n’est-ce pas ?... En fin d’après-midi, après mon travail... Pouvez-vous me donner votre nom ?
- Euh, Szaks ! Yves Szaks... Avec un "z" après le "s".

Et il raccroche, le coeur battant. L’odeur du café le fait lever et gagner l’office.

* * * * * *

Assis devant la porte, Méphisto est perplexe. Il ne sait pas lire une horloge mais n’en a pas besoin. Il sent que le temps s’est écoulé anormalement depuis que l’homme est parti. Il sait qu’il n’était pas parti pour longtemps car, dans le cas contraire, il fait l’obscurité dans l’appartement, empile des vêtements dans une valise, ferme le secrétaire à clé et surtout - ce que Méphisto n’aime pas beaucoup -, il l’emporte dans la voiture pour le confier à la petite fille.

Cette fois-ci, l’homme est sorti comme s’il allait revenir sous peu, mais il n’est pas rentré.
Au début, Méphisto n’a rien remarqué mais la journée s’est écoulée et, couché dans le fauteuil, il a vu par la baie vitrée le damier de lumières s’éclairer puis s’éteindre petit à petit, sans que rien ne vienne rompre sa solitude hormis le ronronnement grognon du frigo et, à plusieurs reprises, le bruit strident et persistant du téléphone.

Il souffre. Il souffre de faim et de solitude et ces deux vides le rongent indifféremment. Il n’a personne contre qui aller se frotter, pas de main pour caresser ses longs poils noirs d’arrière-petit fils de persane dégénérée. L’écuelle est vide, le bol de lait aussi. Torturé par la soif, il saute sur l’évier pour laper l’eau qui emplit une casserole sale.

Il tourne, il explore chacun de ses coins habituels, du bac à sciure au coussin de toile, du pied du lit au sommet du secrétaire, mais rien, toujours rien. Finalement, il s’allonge devant la porte, et guette les bruits extérieurs. Bien des bruits de pas, bien des bruits d’ascenseur plus tard, il percevra un trottement familier, un pas plus lourd, des murmures mêlés au cliquetis des clés. La porte s’ouvrira sur Luciane et sa mère. Elles l’emporteront dans la maison peuplée de plantes et de fleurs, le nourriront et le couvriront de caresses ; et la boîte à sciure sera dans la petite pièce sombre, près de la chaudière. Mais du temps s’écoulera encore, nuits et jours, sans qu’Abel ne revienne. Méphisto ira souvent se poster devant la porte. Et, tout ce temps, le vide ne sera pas comblé.

* * * * * *

Un chariot recouvert de dossiers trône, abandonné, au beau milieu du couloir désert. Seule, une aide-soignante passe la serpillière entre les fauteuils où vont s’asseoir les visiteurs. A cette heure-ci, personne n’attend. A cet étage, les chambres sont minuscules, en raison de l’ancienneté du bâtiment. De toute manière, les malades n’y restent pas longtemps. Ne séjournent ici que ceux qui n’ont plus besoin de soins intensifs. Ils sortent vite pour passer dans un autre service, partir en maison de repos ou aller reposer dans les frigos du pavillon d’anatomie.

La "visite" a commencé il y a une demi-heure. Du coin de l’oeil, l’aide-soignante surveille la porte d’une chambre. L’aide-soignante se demande toujours comment le cortège s’arrange pour tenir tout entier dans si peu d’espace. Ce matin, tout le monde est là : le patron, le chef de clinique, les deux internes, la surveillante, les trois infirmières de jour, six étudiants en médecine, trois élèves-infirmières et un étudiant étranger qui termine sa spécialité. L’aide-soignante n’aime pas ce moment-là de la matinée, surtout quand c’est son tour de faire le ménage.

Ses collègues sont parties, qui pour aller chercher le chariot du repas, qui pour porter des sacs à la lingerie, qui pour récupérer tel examen très urgent. Si on sonne, c’est pour elle. La visite ne dure jamais longtemps, mais assez pour que quelqu’un se mette à aller mal, qu’une machine se mette à bramer et elle est obligée d’aller frapper de déranger, car « personne n’entend plus rien dans ces coups de temps-là ».

La porte de la chambre s’ouvre sur un bruit de voix assez vif. Le patron sort le premier, c’est un grand patron, presque deux mètres, il se penche pour vous adresser la parole, il vous regarde par dessus ses lunettes. L’interne sort derrière lui et referme la porte, laissant toute la suite coincée à l’intérieur.
Le grand homme se retourne vers lui et l’apostrophe.
- Bon, alors, qu’est-ce qu’elle a, cette malade ?

L’interne réplique, trop bas pour que l’aide soignante comprenne, mais assez vivement pour qu’elle perçoive sa colère. Le patron l’écoute, lève les yeux au plafond tout proche, rajuste ses lunettes sans mot dire, finit par hocher la tête et enchaîne :
- Bon, ça va, ça va ! Mais pourquoi ne l’as-tu pas dit pendant qu’on y était ?
- On n’était pas vraiment dans l’intimité là-dedans, voilà pourquoi, fait l’interne en désignant la porte.
- D’accord, Yves, tu as raison...

Le géant tourne le dos et frappe à la porte suivante. Yves libère le cortège avec un sourire crispé. La surveillante le prend par le bras et l’interroge tout bas. Il hausse les épaules et secoue la tête pour dire Vraiment il pousse un peu le vieux.
Et la visite se poursuit dans la chambre suivante.

* * * * * *

Après avoir pris Luciane à l’école, Judith se rend à l’appartement d’Abel. Elle a les clés, bien sûr. Officiellement, c’est le trousseau de Luciane. Hier, ne voyant pas son père venir, l’impatience de la petite fille a cédé la place à un silence renfermé. Elle a passé l’après-midi à lire dans sa chambre et n’a posé aucune question. Ce matin, elle a demandé si c’était grave. Judith a répondu de manière évasive. Puis Luciane a dit : « Méphisto est tout seul ». Justement, Judith cherchait une raison de passer chez Abel. Elle avait complètement oublié le chat.

Dans l’ascenseur, elle se jure de ne pas regarder, de toucher le moins de choses possible. Elle tremble en ouvrant la porte. Luciane passe devant, prend immédiatement Méphisto dans ses bras, le couvre de caresses et l’emporte dans la chambre qu’elle occupe quand elle vit chez son père. Judith entre dans la cuisine, vérifie que le gaz est fermé, que rien d’inutile n’est resté branché. Elle ouvre le frigo, prend les oeufs, le beurre et la pâtée de Méphisto. Dans le compartiment à légumes, elle trouve trois tomates. Avant de les avoir touchées, elle sait qu’elles sont fermes, craquantes sous la dent, juteuses et un tout petit peu acides, elle sait comment il les choisit, en tournant autour, en les palpant, l’été sur le marché de la place d’Alger, l’hiver dans les épiceries de quartier.

Elle pose tout ça sur la table de la cuisine et cherche dans le placard un panier d’osier. Il y a une douzaine de paniers d’osier de toutes tailles dans l’appartement d’Abel. Il y entasse des romans, des revues de cinéma et de littérature, ses catalogues de chez LadyHawke, les livres de Luciane, le linge sale, le linge à repasser, les chaussures, des boîtes de conserve, et bien d’autres choses. Il lui en reste toujours un, en attente d’un emploi défini. Quatre fois par an, des romanichelles - la mère et la fille - montent jusqu’à son septième étage et lui en proposent un autre. Le plus souvent, il n’est pas là, ou il se méfie et ne répond pas au coup de sonnette. Parfois il se fait prendre, il tente de refuser, voire de leur donner une pièce pour s’en débarrasser, mais elles insistent encore plus pour lui laisser quelque chose, allez ! un panier ça sert toujours.

Méphisto a échappé à Luciane, il se frotte contre les jambes de Judith et miaule vigoureusement. Judith vide le reste de la boîte dans l’écuelle et verse de l’eau dans le bol. Elle traverse le salon, ouvre lentement la porte de la chambre et actionne l’interrupteur sans entrer. Le lit est fait. Elle entre lentement. Dans le premier tiroir de la commode - ça n’a pas changé - elle prend deux pyjamas, un vieux pour maintenant, s’il en faut un, un pyjama de soie - ça, c’est nouveau... Enfin, ça fait tout de même sept ans... -pour plus tard, quand il sera en convalescence, quand il recevra des visites.

Elle s’arrête devant les piles de livres entassées sur la minuscule table de chevet, mais aussi dessous et au pied du lit. Abel a toujours eu simultanément dix livres en lecture et trois fois plus en attente. Tandis qu’elle ne tolère sur sa propre table de nuit que sa montre, ses bijoux et l’unique livre en cours, qu’elle lit de la première à la dernière ligne, tandis qu’Abel passe de l’un à l’autre sans difficulté, et peut brusquement se consacrer à un outsider qu’il ne lâchera pas de toute la nuit, jusqu’au mot fin.

Dans la salle de bains, elle entasse dans une trousse minuscule deux ou trois rasoirs jetables, la brosse à dents, une eau de toilette qu’elle ne connaît pas et qu’elle n’a pas résisté à ouvrir. Ça, c’est le cadeau d’une femme.
- Maman ! Viens voir...
Luciane a pensé à regarder dans le four.

Au moment de s’en aller, Judith hésite à fermer les volets mais, sans bien savoir pourquoi, décide de les laisser ouverts. Puis, au seuil de la porte, quelque chose lui revient, une inquiétude ancienne, une inquiétude qu’elle croyait depuis longtemps évanouie. Elle retraverse le séjour et entre dans la chambre. En ressortant, elle avise au fond du fauteuil un livre ouvert. Elle le ramasse, trouve dans le secrétaire une enveloppe usagée et la glisse dans le livre pour ne pas perdre la page.
Plus tard, dans la soirée, elles mangeront la tarte au citron.

* * * * * *

Antoinette Ferchaux sourit au patient allongé dans le lit. Son bon visage est las, mais il l’a accueillie avec bonhomie, comme d’habitude, lorsqu’elle est venue lui donner ses médicaments. Un homme vraiment gentil. Antoinette sait qu’il est très malade, qu’il a perdu beaucoup de sang, et la dame assise à son chevet doit le savoir, car elle est plus blanche que lui encore. Le patient est arrivé la veille. Il arrivé seul, sa petite valise à la main. Il avait l’air étonné de se trouver là. Il s’est installé sans mot dire dans la chambre n°8, et s’est mis à écrire.

La dame n’est arrivée qu’une heure après, toute affolée. Elle portait une valise, il avait l’air content de la voir et de sortir du bagage des feuilles, des livres et des dossiers. A plusieurs reprises, Antoinette l’a entendu rire et essayer de rassurer sa compagne ; il a demandé qu’on lui enlève le téléphone. Chaque fois qu’Antoinette est entrée dans sa chambre, pour lui donner le thermomètre, lui apporter de l’eau ou son repas, il a été très souriant, très aimable. Ce qui lui fait mal au coeur c’est qu’elle a entendu le chef de clinique dire d’un ton assez cynique - il est toujours comme ça - que « le scribouillard n’en avait plus pour longtemps ». Il n’a pourtant pas l’air bien vieux.

* * * * * *

Yves gravit les dix marches qui séparent la rotonde du rez-de-chaussée. Il a faim. Il est 13h30 et il en a marre, il est pressé de rentrer chez lui, se coller sous la douche, faire une petite sieste et quelques courses. Il soupire. Au moins, il n’est pas tenu de revenir en contre-visite en fin d’après-midi, l’autre interne s’en charge... ah ! non, il oubliait son comateux d’hier soir... sa... sa quoi, au fait ? - sa femme, son ex ? - doit venir le voir dans l’après-midi, donc. Il ouvre sa blouse sans ménagement et fait craquer deux boutons.

Il sort du bureau des internes son cartable à la main. Par la fenêtre à l’autre bout du couloir, il croit apercevoir une silhouette blanche et brune traverser la cour un dossier sous le bras.
Il regarde sa montre à nouveau. Non, Françoise ne passe jamais si tôt dans les services. Mais il pourrait l’appeler, tiens. Elle le lui a dit souvent : « Si tu as besoin d’un bilan, j’aime mieux voir le patient dès que possible, ça peut être important de savoir pourquoi il est entré... » Ah, du calme, mon bonhomme, se dit-il, ce client va peut-être nous claquer dans les mains très bientôt, la grimace qu’a fait le vieux en voyant le scanner et quand je lui ai dit qu’il n’évoluait ni dans un sens ni dans l’autre depuis son entrée, pas bon ça ! Et elle a sans doute bien d’autres chats à fouetter, d’autres individus à bilanter, - « Comment appelez-vous ceci ? Qui est le président de la république ? Fermez les yeux... Donnez-moi la main... »
Ouais. Mais j’aimerais bien la voir.
A vrai dire.
Plutôt que de reluquer les seins d’Elizabeth.

Yves se glisse dans le bureau de son patron et décroche le téléphone.
- Françoise ? c’est Yves...
- Comment vas-tu ?
- Bien, bien... j’ai un patient qui aura peut-être besoin de tes services... Je ne te dérange pas ?
- Pas du tout, je viens d’arriver. Je t’écoute.
- C’est un type jeune, trente-cinq ans, par là. Il est en coma vigile, ça n’a pas l’air d’être tumoral. Il a probablement une thrombo-phlébite cérébrale... enfin, il faudra sûrement voir s’il en garde des traces ensuite... Tu pourrais peut-être venir le voir la semaine prochaine s’il est réveillé ?
- D’accord, mais pas avant mardi. Lundi, je suis en séminaire de pratique analytique...
- Ah, oui. Bon, enfin on en reparlera. Euh, je voulais te... est-ce que tu... On déjeune ensemble, demain midi ?
- Bien sûr, très bonne idée, vers une heure ?
- D’accord.

Yves repose le téléphone en s’étonnant de n’avoir pas dû insister plus. Il sort du bureau, passe devant l’office en lançant un « Au revoir Mesdames » guilleret à l’intention des infirmières et des aides-soignantes, pousse la porte vitrée, inspire goulûment l’air frais de février.
Seule dans l’office, Antoinette lui répond timidement. Il a l’air en forme, Monsieur Szaks, pour quelqu’un qui n’a pas dormi de la nuit...

* * * * * *

Dominique, l’infirmière d’après-midi, vient de prendre son service. Sur le cahier de transmissions, elle lit les remarques que sa collègue a inscrites en face de chaque numéro de box, litanie de consignes d’injections, de surveillance, parfois émaillées de commentaires personnels. Au numéro 6 (perf. posée à 18 heures, synacthène 6 amp., 1 l. glucosé iso/24 h, 1 l. Nutrivits/24 h), une autre main a rajouté quelques mots au stylo rouge : Si réveil, prévenir Y.S., 34 72 48 02 .

Elle lève un sourcil en se demandant pourquoi le joli coeur d’interne s’intéresse tant à ce patient. D’habitude, il aime plutôt les femmes jeunes et jolies. Elle se rappelle son trouble il y a quelques mois, devant une malade jaune comme un coing et en coma profond. Il venait de prendre son poste d’interne en réa ; son prédécesseur, devenu chef de clinique, lui confie la patiente en disant : « Occupe-toi de cette pouffiasse, ça te fera les pieds, mais si elle claque tu nous paie le champagne ! » .

Il avait passé trois jours et trois nuits sans dormir. La femme finit par sortir du coma et il avait ensuite passé des heures à son chevet, à l’écouter parler. Dominique se rappelle très bien avoir entendu Yves promettre à sa jeune et jolie malade « de n’en parler à personne », mais elle ne sait pas de quoi. Ensuite, il paraît que le chef de clinique et lui se sont bagarrés, il a fallu que le patron intervienne enfin elle ne sait pas très bien, à l’époque elle était en vacances. En tout cas, les deux hommes ne s’aiment pas. Le fait est, le chef de clinique plaît moins aux malades féminines...

Dominique entre dans le box numéro6.Le maladeest brun, ses cheveux sont longs et collent à sa joue, sur ses yeux, et bien sûr il a une barbe de deux jours. On a placé des barrières pour l’empêcher de tomber. A son bras droit est branché une tubulure de perfusion, que l’infirmière vérifie machinalement. L’homme geint, sa main gauche tire sur le drap, le genou gauche se plie, la main se glisse dessous, il geint un peu plus fort et quand la main ressort Dominique grimace.
- Maria !?

Une petite femme ronde d’une cinquantaine d’années pose la boîte métallique qu’elle était en train d’emplir de compresses et la rejoint dans le box.
- Aide-moi à le changer, s’il te plaît.
- Ah ! Z’éspèrre qu’ils né vont pas touch nous faire cha jouchka ché choir, hé ??
Elle soulève le drap d’un geste sec et précis, et soupire :
- Ah, il ch’en est mis partout.

Pendant que Maria fait le tour du lit, Dominique ôte la barrière de son côté et fait tourner vers elle le corps allongé, en prenant soin de ne pas plier la tubulure de perfusion. Elle immobilise la main souillée de l’homme et l’essuie avec une compresse qu’elle a prise sur la table roulante. Pendant ce temps, Maria a ôté l’autre barrière et fait couler de l’eau tiède dans une bassine ; elle torche l’homme avec l’extrémité du drap, puis elle trempe de larges compresses dans la bassine en matière plastique rose, rince les fesses et le bas du dos. Abel geint un peu plus fort. Maria l’essuie avec une serviette propre.

Ensuite, elle roule le drap souillé, étend un drap propre sur l’alèze de caoutchouc qu’elle vient d’essuyer. Dominique caresse machinalement le dos rougi par la poigne vigoureuse de Maria. Lorsque le drap propre est étendu, elle laisse doucement le corps d’Abel glisser sur le dos. A son tour, l’aide-soignante le tourne contre elle, tandis que Dominique retire le drap souillé et finit d’étendre le propre. Maria examine le drap du dessus, décide de le changer aussi. Pendant quelques secondes, Abel est totalement nu sur le lit, genou gauche replié, main gauche levée cherchant un drap imaginaire. Dominique lui prend la main, se penche vers lui :
- Nous vous mettons un drap propre...

Comme s’il l’entendait, Abel s’immobilise. Lorsque les deux femmes ressortent du box, la main et la jambe reprennent leurs mouvements, tandis que l’autre moitié de son corps garde sa lourdeur de plomb. Sur l’écran vidéo de la console centrale, la silhouette d’Abel évoque un papillon épinglé, une épave à demi-immergée.

(A suivre)

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Les_Cahiers_Marcoeur_11e_episode

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