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Les scénaristes enchaînés par la télévision
Jean-Luc Douin,"Le Monde", 12.05.04
Article du 12 mai 2004

Vous pensiez qu’en France, la censure ne s’exerçait qu’à la télévision ? Vous aviez tort. Elle s’exerce aussi sur le cinéma. Et qui l’exerce ? La télévision, principal pourvoyeur de fonds. Un édifiant article paru ces jours-ci dans Le Monde détaille le processus. J’en reproduis ici des extraits. On ne peut (paradoxalement) que se réjouir de cet article : jusqu’à ces derniers temps, la censure, officiellement, n’existait pas... Si on commence à en parler dans les journaux...
MW


Pas de problèmes de moeurs, rien qui touche la vie politique française : les télévisions, principaux bailleurs de fonds du cinéma en France, font peser sur les créateurs des contraintes qui empêchent la réalisation de films dérangeants, ou simplement hors norme. Au risque d’un appauvrissement de la production.
(...)

Après avoir transposé à l’écran Extension du domaine de la lutte, de Michel Houellebecq, Philippe Harel voulait adapter Les Particules élémentaires, du même auteur. Il a dû abandonner ce second opus, jugé "pas diffusable selon les critères actuels des chaînes de télé. Le propos était considéré trop dur, les scènes de sexe posaient problème même hors du prime time".

Habituée à camper des personnages "qui ne correspondent pas à ce que la société attend d’eux", Josiane Balasko envisageait de signer un film sur une femme d’âge mûr ayant recours à l’amour tarifié. Impossible ! "J’ai essuyé un rejet absolu des décideurs. Ce qui m’intéressait, c’était de parler d’une femme de cinquante ans, divorcée, seule, qui a envie, de temps en temps, que quelqu’un la prenne dans ses bras, la caresse avec un peu de tendresse. On m’a dit que ce n’était pas un sujet pour moi, qu’il manquait de gags, que je m’intéressais à des femmes dégueulasses !" Têtue, l’actrice a repris son scénario et en a fait un roman, Cliente (Fayard).

Pourquoi Yves Boisset, spécialiste des sujets qui fâchent, ne tourne-t-il pratiquement plus ? Parce que "les chaînes de télévision coproductrices ont un droit de regard sur les scénarios. Tout ce qui dépasse doit être rasé". Ainsi a t-il dû renoncer à deux projets, l’un sur la guerre d’Algérie, l’autre, écrit avec Jorge Semprun, sur les massacres récents perpétrés dans le pays de Bouteflika. Pourquoi Costa-Gavras a-t-il beaucoup de mal à monter son prochain film, avec José Garcia ? Parce qu’il traite du chômage, et qu’à la télé on trouve que ce "n’est pas gai" !

Sélectionné au Festival de Cannes en 2001, Clément, le premier long métrage d’Emmanuelle Bercot, n’est sorti en salles qu’en 2003. Parce que cette cinéaste qui ne crée pas "dans le sens de la normalité, de la conformité" a mis deux ans à accepter les coupes que lui imposaient ses producteurs, Telfrance et Arte. Le film dépeignait une relation amoureuse entre une femme de 30 ans et un jeune garçon de 13 ans. Elle a compris que si elle n’ôtait pas deux scènes d’amour entre la jeune femme et son partenaire, "par crainte d’attaques d’associations familiales extrémistes", son film resterait sur une étagère. La suspicion de pédophilie est l’un des critères de blocage.

(...) La véritable cause de cette situation qui pousse les créateurs à l’autocensure et à l’inhibition, c’est le mécanisme de financement des films. Aujourd’hui, quasiment plus un film ne peut se faire sans l’apport d’une chaîne de télévision. Et pour avoir une chance d’être accepté, un projet doit se conformer aux normes et aux exigences des chaînes, qui ne raisonnent pas en termes de création et de commerce cinématographique mais en termes de marché audiovisuel, de cases horaires, de produits diffusables en prime time et susceptibles d’attirer les annonceurs. Le pouvoir des chaînes est devenu tel qu’elles imposent de véritables diktats sur le genre ou le contenu des films.

Ces diktats, on les connaît. Pas de problèmes de moeurs, rien qui touche de près ou de loin à la politique en France. Et priorité absolue au divertissement, avec droit de regard (figé) sur le casting. A l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur, Xavier Duringer a vu annuler un film adapté du livre de Dominique Vasseur, ancien médecin de la prison de Fresnes, avec Emmanuelle Béart. "

Tout est formaté, dit Hervé Bérard, de la Société des réalisateurs de films (SRF) : le casting, les sujets. Les scénaristes sont aux ordres." Auteur de Kirikou et la sorcière, un dessin animé qui se passe en Afrique, Michel Ocelot a affronté des mois durant un fonctionnaire de France 3 qui voulait lui imposer de mettre des soutiens-gorge aux indigènes. "Les chaînes ne veulent pas des films, elles veulent des comédies et des événements médiatiques, surenchérit Michèle Halber-stadt, productrice.

Le prochain film d’Alain Corneau, où Sylvie Testud joue la mère d’une petite fille qui ne parle pas, je vais le financer sans elles." "Aujourd’hui, dit Bertrand Tavernier, les deux tiers de mes films, du Juge et l’assassin à L’Appât en passant par Coup de torchon, ne pourraient pas se faire. Pour celui que je viens de tourner, Holy Lola, où l’héroïne va adopter un enfant au Cambodge, on m’a dit qu’Isabelle Carré n’était pas une actrice prime time !"

La télévision fait inscrire ses menaces sur papier : toute interdiction décidée par la commission de censure compromettra financement et diffusion. La première version du premier film de Frédéric Schoendoerffer, Scènes de crime, était interdite aux moins de 12 ans. La chaîne coproductrice l’a obligé à couper les scènes incriminées et à repasser devant la commission, afin d’obtenir un "tous publics", sous peine de rupture de son contrat.

"Les gens de la télévision ont une vision de la France contemporaine totalement fausse et archaïque, dit le jeune réalisateur Sébastien Lifshitz, auteur de Wild Side. Leur représentation des gens de notre âge est en décalage avec la réalité."

(...)

L’avance sur recettes ne remplirait-elle plus sa tâche ? Dans un milieu où, par crainte de mesures de rétorsion, règne une certaine omerta, il se dit ici et là que cette commission joue un rôle d’amplificateur du succès au lieu de s’appliquer à corriger les lois du marché et, plutôt que d’aider des films à se monter, n’accorde son aide qu’aux projets qu’elle est certaine de voir aboutir.

"Les aides d’Etat sont distribuées n’importe comment", confie un réalisateur qui salue Mathieu Amalric d’avoir eu le courage, lorsqu’il présida le jury du dernier Festival de Clermont-Ferrand, de ne distribuer aucun prix : "Tous les films en compétition avaient eu des aides publiques, et c’était des navets." Jacques Le Glou, qui exporte le cinéma français à l’étranger, s’insurge lui aussi : "Il y a un affaissement général de la profession, un déclin du goût, une abdication devant la frilosité des chaînes qui veulent des produits fédérateurs."

(...)

Jean-Luc Douin

Lire l’intégralité de l’article du Monde

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