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"Les Cahiers Marcoeur", 5e épisode
LA CHEMISE MAUVE : CHARLY
Article du 5 mai 2004

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LA CHEMISE MAUVE : CHARLY

Par ses yeux, sans tourner la tête, on peut voir presque toute l’étendue du bureau, recouverte par plusieurs piles de papiers, de magazines, de fascicules, de journaux qui, entassés sur les bords, ménagent au centre un quadrilatère grossier dans lequel gisent pêle-mêle des crayons mâchonnés, deux marqueurs à encre de chine, quelques feuilles dactylographiées, un rouleau de papier collant, une gomme, divers débris à la limite de la visibilité et enfin, posées sur le grand buvard vert, les deux mains de Charly, tenant un petit agenda à couverture brune qu’il feuillette avec des mouvements nerveux, accélérés au milieu de cette nature morte.

Au coin des lèvres, à gauche, une fissure sensible le rappelle à l’ordre chaque fois qu’il ouvre la bouche. Il passe sans arrêt le bout de la langue dessus, tantôt pour vérifier qu’elle n’a pas disparu depuis la minute précédente, tantôt pour la noyer de salive : il a le sentiment que ça le soulage. Au moins, cette fissure lui fait oublier son dos, toujours constellé d’acné à trente-six ans bientôt, à croire qu’il ira dans la tombe avec. A vrai dire, son dos ne l’a pas trop démangé, ces jours-ci. Pourtant, il ne l’a pas soigné depuis longtemps. Ça veut sans doute dire qu’il est en forme. De toute manière, il n’a pas le choix !

Son poignet gauche fait un quart de tour et lui présente le cadran de la montre pour la mille deux cent vingt-huitième fois de la matinée. Neuf heures cinquante-trois minutes et vingt-sept secondes. Vingt-huit. Vingt-neuf. Trente. Trente-et-une. Trente-deux.
Il défait la boucle de la montre et l’enfouit dans la poche de sa chemise.
Le petit agenda, lui, est toujours là.
Comme il a pris la précaution de retirer les coins prédécoupés les jours précédents, il l’ouvre sans hésitation à la page de mercredi.
Entre 12h15 et 17h, la feuille est barrée de bleu et de ce quadrillage émerge un L à l’encre rouge.
Pour une fois qu’il n’a pas grand-chose à faire le mercredi !
Les yeux fuient le carnet, sautent d’une pile d’articles à une montagne de revues, fixent brièvement la porte ouverte, glissent dans le rectangle de lumière que délivre sur le mur du couloir la fenêtre de la cuisine, reviennent au carnet. Les mains le referment. Le posent. Se posent dessus pour lui imposer silence.

Un peu à gauche, les feuilles dactylographiées le narguent depuis neuf heures et quart, lorsqu’il a fini de les corriger. Sur le buvard - du moins, sur les zones visibles - se bousculent une infinité de gribouillis, parmi lesquels on a peine à reconnaître quelques informations utiles notées naguère : deux numéros de téléphone, la référence d’un livre, le jour et l’heure de diffusion d’un film à la télévision. On distingue aussi, dans la zone la plus à droite et la plus proche du bord de la table, un enchevêtrement de Charlys calligraphiés de trente ou quarante manières différentes, prénom ou signature complète : Charly Sacks Charly Sacks Charly Sacks CHARLY SACKS, CHARLY SACKS ou simples initiales : CS, C dans l’S, C un peu au-dessus ou au-dessous de l’S, S suspendu à la corne inférieure du C et ainsi de suite, comme s’il avait voulu extraire de force une essence cachée de ces courbes déjà par trop familières.

Il y a une heure, le milieu du buvard était encore vierge.
Il ne l’est plus. A présent, un triangle formé par trois prénoms : Rachel/Lucie/Eliane entoure un C, évidemment.

Il a déjà maintes fois remarqué que chacun de ces trois prénoms avait bien des lettres en commun avec le sien, des lettres partagées et échangées... mais il circule bien autre chose que des lettres, entre elles et lui.
- Bon, alors, Charly-boy, tu y vas ou tu te dégonfles ?
Charly avale douloureusement sa salive. Des effluves étranges lui chatouillent les narines. Il se lève, sort du bureau et entre dans la cuisine. Il n’a pas rêvé : une odeur entêtante de café surréchauffé monte de la cuisinière. Dans une casserole cabossée, un mazagran vibre. L’eau du bain-marie a depuis longtemps fini de s’évaporer. Charly éteint le gaz. Bêtement, il empoigne le mazagran, se brûle, le laisse tomber. Le récipient rebondit sur la cuisinière, deux taches s’étalent sur la cuisse gauche de Charly Sacks et, avec un minuscule décalage de trois dixièmes de seconde, le mazagran explose sur le carrelage tandis que le susnommé hurle de douleur sous l’effet du liquide bouillant.

Charly ôte précipitamment son pantalon tout neuf et s’asperge les cuisses avec un bol trouvé dans l’évier. Son coeur ne fait qu’un bond : ses cuisses et le bas de sa chemise deviennent écarlates. Non, il n’est pas en train de saigner abondamment : le bol a servi à nettoyer les pinceaux avec lesquels Charly a repeint une étagère hier soir, mais sa chemise - et son splendide slip taille basse - sont foutus.

Charly sanglote. Comme les larmes ne veulent pas venir, il se met sous la douche. Avec ses vêtements. Au point où il en est... Il savonne longtemps ses chaussettes, se déshabille en sortant de la douche et, épuisé par toutes ces émotions, se réfugie dans son lit. Il se relèvera à onze heures et demie. Il verra bien à ce moment-là. Il entend vaguement un froissement dans la pièce à côté mais ne lui accorde aucune attention et s’endort sur le champ.
Sous le cône lumineux de la lampe de bureau, une pile de livres et de journaux vient de s’affaisser. Un volume un peu plus gros que les autres, à couverture blanche pelliculée, a glissé sur les feuilles dactylographiées. Le livre a été adressé à Charly par son éditeur. Sur la couverture, une carte fixée par une attache-trombone :

Cher Charly,
Voici le livre dont nous avons longuement parlé. Je crois qu’il ne vous décevra pas. Appelez-moi ou écrivez pour me dire ce que vous en pensez.
Amitiés, Saul.

Le texte dactylographié n’est pas entièrement recouvert. Nous pouvons lire :

Ecrire, traduire, filmer

Les sempiternelles controverses portant sur les adaptations cinématographiques d’oeuvres littéraires sont sans objet. Le livre est un objet artistique protéiforme. Il parle à chaque lecteur comme à aucun autre. Il résonne différemment pour chaque pensée, chaque sensibilité. Il ne peut être lu par plusieurs individus en même temps. Tout au plus peut-il faire l’objet d’une confrontation verbale ou d’un échange de points de vue après coup. La lecture est un acte solitaire. Aussi solitaire que l’acte d’écriture. Aussi intransmissible que lui.

Témoin, la difficulté de traduire un texte d’une langue dans une autre. En supposant que le traducteur puisse saisir toutes les nuances de l’original - Est-ce souvent le cas ? Est-ce même concevable ? -, peut-il toujours trouver leur équivalence dans sa propre langue ? Traduire, c’est se voir souvent réduit à l’approximation. Ce qui rend la traduction valide ou non, c’est ce qui naît dans l’oeil du lecteur "innocent", n’ayant notion ni du texte original, ni de la langue dans laquelle il fut écrit. Une traduction est le produit d’un texte et de l’empreinte pratiquée par le traducteur, j’emploie ici « empreinte » au sens où l’on prend celle d’un visage pour en faire un masque. Un masque n’est cependant que l’image figée d’un visage, et il est impossible de déceler un mouvement dans un visage de cire. Quand il s’agit d’une traduction, en revanche, l’empreinte frétille, produit des sentiments, parce que ce sont des mots qui transmuent l’original.

On l’aura compris, il est proprement impossible de "filmer un roman". Pas plus qu’il n’est possible d’effectuer une traduction définitive de Don Quichotte en japonais. Les images mentales d’un japonais ne seront jamais celles d’un européen. Les japonais connaissent-ils les plats à barbe et les moulins à vent ? En matière de cinéma comme en matière de traduction, le récepteur n’est pas sans importance.
Lorsqu’un cinéaste transpose, adapte un roman pour l’écran, il ne peut que décevoir les inconditionnels du roman dont il s’est emparé : Il verrouille le regard et propose une seule vision du texte, la sienne. Il châtre l’écrit de l’immense liberté que produit l’imagination : les images cinématographiques entrent en conflit avec la vision intérieure, multiforme que le lecteur s’était forgée.

Les images de film sont univoques, ce qui ne veut pas dire qu’elles ne soient jamais ambiguës. Un de mes amis, difficilement soupçonnable de délire visuel, m’a juré avoir vu une image de vagin denté lors d’une projection organisée par le groupe Images de Femmes. Les conférencières avaient voulu mettre en scène les formes qui, dans la nature, rappellent le sexe féminin. J’avais vu le film, moi aussi, mais de vagin denté point. L’image d’un coquillage aux bords festonnés était probablement à l’origine de la méprise de mon ami, plus occupé à discuter avec sa voisine qu’à écouter les commentaires...

Les âpres discussions entre spectateurs à la sortie d’une salle sont donc vaines dès lors qu’elles portent sur la "validité" de la transposition. En sortant d’une séance, on entend :« Je ne voyais pas du tout tel personnage sous les traits de cet acteur-là ».
Moi-même, je n’ai jamais vu le Docteur Watson tel que Nigel Bruce l’incarnait aux côtés de Basil Rathbone en Sherlock Holmes dans les films américains des années 40, c’est à dire sous les traits de ce quadragénaire bouffi, pataud, un peu stupide. Watson est médecin militaire, quand même, c’est un homme courageux qui a fait la guerre en Afghanistan. Il n’a pas la puissance de pensée de Holmes, mais il est extrêmement subtil, et, ne serait-ce que cela, c’est lui qui rapporte les faits et gestes de notre héros.

C’est un écrivain. Un vrai. Le cinéma peut-il restituer pareil personnage, représenté "en creux" dans les romans de Doyle ? Il ne l’a pas fait : au cinéma, Watson est presque toujours un sous-fifre, au mieux un ami fidèle mais manquant d’intelligence. Jamais on ne le montre écrivant. Pourtant, sans Watson pas de Holmes, puisque c’est l’écriture de Watson/Doyle qui donne la vie à Holmes.

Le cinéaste qui reprend à son compte le roman ou le récit d’un autre ne le "traduit" pas à proprement parler, il le représente tel qu’il l’a perçu au cours de ses relectures itératives et tel qu’il l’a accommodé à l’objectif. Ce faisant, il produit nécessairement autre chose que le récit originel. Il livre de ce récit une représentation passée au tamis de son imaginaire propre et de son savoir-faire artistique. Comment lui reprocher d’être infidèle ?

Mais j’en viens - enfin ! - au prétexte de cet article. En matière d’adaptation cinématographique, Johnny got his gun (en français : "Johnny s’en va-t-en guerre" - titre qui ne rend pas le double sens grinçant du mot gun : fusil, arme à feu) est un cas à part. Un seul et même homme, Dalton Trumbo, a écrit le roman puis mis en scène le film. Les cinéphiles français diront que cela n’a rien d’exceptionnel : Pagnol, Guitry l’ont fait à maintes reprises, mais aux Etats-Unis, en raison de l’extrême spécialisation des tâches dans le monde du cinéma, ce cas de figure est moins fréquent qu’on ne pourrait le croire. Le roman de Trumbo, publié en 1939, fut censuré en raison de l’entrée en guerre des Etats-Unis : trop antimilitariste.

Scénariste de nombreux films hollywoodiens, romancier, mais aussi homme de gauche, Trumbo fut inscrit sur les "listes noires" des maccarthystes à la fin des années 50. Ce film, tourné au début des années 70, fut sa seule réalisation. Dalton Trumbo voyait-il son film se monter sous ses yeux à mesure que le livre s’écrivait ? Je me plais à l’imaginer, de même que je me plais souvent à imaginer un livre qui s’écrirait devant les yeux du lecteur, à la vitesse de la main qui trace les mots et les phrases, comme si le lecteur en était lui-même responsable.

* * * * * * *

La maison où vit Lucie - la maison de ses parents -, se dresse en plein Tourmens, derrière un grand parc, dans une petite rue calme et en sens unique.
Charly sort de sa 2 CV et jette un regard circulaire. A quinze ou vingt mètres sur le trottoir d’en face, deux dames d’environ soixante ans conversent à voix basse. L’une des deux hoche la tête tandis que l’autre lui parle et jette un coup d’oeil par en dessous en direction du nouvel arrivant. Toutes les deux ont un cabas à la main droite, un chien court sur patte en laisse à la main gauche. L’une des deux est sur le trottoir, l’autre sur la chaussée, mais comme la première est un peu moins grande que la seconde, elles ont toutes les deux l’air aussi petites. Celle qui tient le trottoir ne semble pas disposée à céder du terrain. C’est elle qui parle, d’ailleurs. L’autre essaie bien d’en placer une, mais en vain. Les chiens sont assis, placides, et se regardent d’un oeil las. Cela doit faire longtemps qu’ils ne cherchent plus à se renifler. Ils n’ont plus rien à s’aboyer. Depuis le temps qu’ils sont obligés de faire presque chaque jour la même pause sur le trottoir.

Charly lève les yeux vers la maison bourgeoise. Soupirant, il traverse la rue en traînant les pieds, tandis que les deux dames s’éloignent, la première toujours sur le trottoir, l’autre pataugeant dans l’eau du caniveau.
Il fait très frais malgré un soleil éclatant. Il est douze heures quarante-cinq.

Une seconde après avoir sonné, il se dit que c’est peut-être la femme de ménage qui lui ouvrira, ou même... mais non, cette éventualité-là n’est pas envisageable. Lucie n’aurait pas pris pareil risque.
- Salut, dit Lucie. Entre !
Elle est fraîche et jolie, comme toujours. Gaie, aussi, aujourd’hui. Pourquoi est-ce que je me sens sinistre, alors ? se demande Charly .
Elle pose un baiser sur sa bouche. Il a un geste de recul.
- J’entends l’aspirateur !
- C’est la bonne. Elle s’en va dans trois minutes. Viens, allez, monte !
Elle l’entraîne dans le couloir, laissant à gauche un bureau meublé de moderne, à droite un séjour encombré de meubles achetés à prix fort chez des antiquaires parisiens.

Charly ne dit rien. En lui le malaise va croissant. Il se sent deux fois coupable. D’abord d’avoir accepté l’invitation de Lucie. Ensuite d’avoir accepté de venir chez elle. Chez ses parents. Chez sa mère.
Arrivé sur le palier du premier étage, il repousse à grand-peine les images de chambre conjugale, de lit défait, de vêtements jetés à terre.
Lucie l’entraîne au second. « Je rêve. Je suis un vrai bébé, un puceau qui monte chez une femme mûre. Qui va me pincer ? Faut que je me réveille ! »

La chambre de l’adolescente est un appartement. Trois pièces en enfilade pour elle seule. Ils traversent d’abord une sorte de salle de jeu avec flipper, baby-foot, chaîne hifi et étagères croulant de bandes dessinées, de disques et de cassettes. Vient ensuite une pièce plus petite, bureau de jeune fille sage, occupé par une table en bois blanc sur laquelle crayons, papiers et autres ustensiles sont rangés dans un ordre si parfait qu’on dirait que personne n’y a touché depuis six mois.
Lucie le fait entrer dans la dernière pièce. Charly frissonne. La fenêtre est grand ouverte sur la masse imposante d’un cèdre du Liban. Le soleil pénètre dans la pièce comme un invité de marque.

Lucie le fait asseoir sur le lit. Elle se colle contre lui.
- Qu’est-ce qui t’arrive ?
Elle se met à rire devant le visage interdit de Charly. Elle lui enlève son blouson. Il ne proteste pas mais ne l’aide pas vraiment non plus. Elle lui mordille la lèvre inférieure, déboutonne sa chemise, glisse sa main dessous.
« Et maintenant, pense-t-il, qu’est-ce que je fais ? »

Il tâte ses poches... mais ça lui revient, les préservatifs sont rangés dans le tiroir gauche de son bureau, sous l’enveloppe contenant les cartes postales jamais utilisées achetées à Rome il y a quelques années, Piazza di Spania, Piazza Navona et Bocca della Verità, Si tu mens quand la main mettras, La bouche de pierre te mordra. Et tandis que les caresses de Lucie se font de plus en plus explicites un baiser torride réveille une douleur lancinante au coin de ses lèvres.

(A suivre...)

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