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Souvenirs, souvenirs
Mes dimanches : une rétrospective
par Marc Zaffran et Martin Winckler
Article du 28 mars 2004

Quand j’étais enfant, il m’est arrivé de m’ennuyer le dimanche, mais pas pour les raisons que vous imaginez. D’abord, j’ai toujours aimé lire. Ce qu’il y a de bien dans la lecture, c’est qu’elle n’a pas de jour privilégié. En rentrant de l’école, je lisais - c’était bien plus intéressant que de réviser des leçons insipides pour des profs antipathiques - et le dimanche était un jour béni : je pouvais lire toute la journée sans qu’on me dise quoi que ce soit.

À cette même époque, mon frère et moi n’avions que deux cent mètres à faire pour aller au cinéma, de l’autre côté de la place. Tous les deux, sans les parents, nous prenions des places au balcon, un esquimau praliné à l’entracte, et beaucoup de plaisir. Nous avons vu des westerns américains et des péplums, des épopées bibliques ou guerrières, des films de science-fiction ou de cape et d’épée...

Au début des années 60, il y avait encore, en première partie, un moyen métrage américain en noir et blanc de la série Le crime ne paie pas - une enquête policière d’une vingtaine de minutes tournées sous une forme semi-documentaire. Et, à la fin des actualités Pathé, un dessin animé japonais de trois minutes, Cyborg 009, qui avait la particularité d’être un feuilleton : pour voir la suite, il fallait revenir le dimanche suivant... En fin d’après-midi, la première des deux chaînes diffusait un film entre 17 et 19 heures. À 19 heures, fin 1967 et début 1968, on passait sur la deuxième chaîne pour regarder Le Prisonnier...

Le dimanche était donc le plus souvent un jour excellent, sauf quand il fallait partir à Paris pour déjeuner chez un oncle ou chez des amis. L’ennui y était alors d’autant plus mortel que mes parents voyaient d’un mauvais ?il que je me mette à lire dans le salon de nos hôtes...

Pendant mes années de lycée, le dimanche est resté mon jour préféré : je pouvais prétexter devoirs ou révisions pour rester seul à la maison pendant que mes parents allaient déjeuner à l’extérieur et que mon frère se rendait à une compétition d’escrime ou allait camper avec ses copains. Je pouvais explorer la grande maison de haut en bas, fureter dans les chambres qui m’étaient inaccessibles, ouvrir les placards et les tiroirs interdits en usant de ruses de sioux pour que mon passage reste insoupçonnable. Je n’ai jamais rien découvert de très compromettant - à part le pistolet de mon père, impressionnant mais inoffensif - mais j’ai fait fonctionner mon imagination !

C’est ce jour-là que j’écrivais le plus, sans crainte que quiconque vienne m’interrompre. J’écoutais en boucle Rhapsody in Blue de Gershwin, les B.O. de Porgy and Bess d’Otto Preminger, de West Side Story, de 2001 L’Odyssée de l’espace, de La Grande Evasion... et plusieurs enregistrements Live de Sammy Davis, Jr. Le soir, entre 20 heures et 21 heures, au "Théâtre de l’étrange" de France Inter, j’écoutais des pièces fantastiques : La mouche de George Langelaan, Le professeur et l’ours en peluche de Theodore Sturgeon, Tout smouales étaient les borogoves de Lewis Padgett...

Entre août 72 et juillet 73, j’ai passé une année dans le Minnesota. De temps à autre, le dimanche matin, les Stainer, ma famille d’accueil, allaient à l’église. Je les accompagnais volontiers, parce que je les aimais beaucoup, et aussi par curiosité. Ils faisaient partie d’une congrégation luthérienne, si je me souviens bien. L’atmosphère y était résolument familiale. Tôt le matin, dès 9 heures, les jeunes enfants allaient à la church school (équivalent du catéchisme dans les églises protestantes nord-américaines).

Les parents et les adolescents les rejoignaient à l’heure de l’office et, une fois celui-ci terminé, on allait boire du café ou des sodas et manger les gâteaux confectionnés par les mères et leurs filles. Le dimanche, j’allais aussi à des concerts en plein air dans l’un des grands parcs de Minneapolis, ou bien Charlie Stainer sortait le bateau et on allait faire du ski nautique sur l’un des lacs environnants.

Bien sûr, il arrivait aussi qu’on ne fasse rien. Si je m’étais couché tard la veille, je faisais la sieste sur le canapé du salon, enveloppé dans un plaid qui se trouvait toujours posé là, en attente du prochain dormeur. À dix-huit heures, quand j’émergeais, je descendais au sous-sol, je ramassais le téléphone, j’allais m’allonger sur mon lit et j’appelais Cherie, la fille dont j’étais amoureux, pour me consoler de ne pas l’avoir vue en l’écoutant me raconter son dimanche...

Pendant mes études de médecine à Tours, j’ai redouté les dimanches, et j’ai tout fait pour m’enfuir. Parfois - pas assez souvent - j’allais à Paris ou à l’autre bout de la France - Arles, Reims, Strasbourg, Dijon, Pau - participer aux assemblées générales ou aux activités régionales de l’AFS, association avec laquelle j’avais passé un an aux Etats-Unis.

D’autres fois - pas assez souvent non plus - je faisais trois ou quatre heures de train pour aller voir ma première petite amie, en Bretagne. Ses parents étaient adorables. Ils m’installaient dans le canapé-lit du salon et faisaient semblant de ne rien entendre, la nuit, quand j’allais rejoindre leur fille. Le dimanche matin, très tôt, elle me poussait hors de sa chambre. Une fois ou deux, elle est venue me voir à Tours, mais je vivais dans un foyer de garçons gardé par un ancien flic à tête de bouledogue, il fallait la faire entrer et sortir quand il ne hochait pas la tête à sa fenêtre, et on passait le week-end entre quatre murs.

Le plus souvent, hélas, mes dimanches d’étudiant étaient longs et sinistres. Je n’avais rien à faire chez mes parents et, comme je ne m’étais lié à personne, je n’avais pas grand-chose à faire à Tours non plus. Alors, je passais beaucoup de temps à écrire. Un de ces jours solitaires, tout de même, j’ai fait une découverte heureuse. Jusqu’alors, j’imaginais que tout le cinéma italien ressemblait au Voleur de bicyclettes. Un dimanche après-midi, mort de tristesse et d’ennui, je me suis forcé à voir (et j’ai bien fait) Mordi e Fuggi/Divorce à l’italienne, un film noir, cinglant et aujourd’hui oublié de Dino Risi, avec Marcello Mastroianni et Oliver Reed. Après ça, je n’ai plus raté le moindre film transalpin jusqu’à la fin des années 70.

Quand je suis devenu médecin de campagne dans la Sarthe, je me suis intégré au tour de garde du week-end. Le dimanche, je me rendais à mon cabinet et je proposais aux patients de passer : je pouvais leur donner des échantillons de médicaments, ça leur évitait d’avoir à faire des kilomètres pour trouver une pharmacie.

Mais le plus souvent, c’est moi qui en bouffais, des kilomètres, jour comme nuit, pour aller voir une vieille dame qu’on avait retrouvée frigorifiée entre son lit et le mur, ou faire baisser la température d’un bébé enrhumé que sa mère, en plein été, habillait comme en plein hiver. Le dimanche soir, je tardais à me coucher, de peur d’être obligé de me relever immédiatement. Je regardais le "Cinéma de Minuit" sans toujours prendre la précaution de l’enregistrer. J’ai vu de très beaux films pendant mes gardes, mais pas toujours en entier.

Aujourd’hui, mes dimanches m’apparaissent comme un condensé de tous mes dimanches passés et à venir : je lis ou j’écris, je fais la sieste d’un ?il ou je regarde une série télé de l’autre, je surfe sur l’internet ou j’emmène mes enfants au cinéma. Aux beaux jours, ma petite famille et moi faisons vingt kilomètres pour rejoindre Pascal-garçon et Grand Olivier (comme disent les enfants) dans leur bulle de campagne sarthoise. On déjeune à l’ombre, on boit du vin frais ou de l’eau avec des bulles qu’on verse sur des glaçons, on se plonge dans le bassin, on prend le soleil et le temps, on parle, on ne fait rien. Et je me dis que j’ai dû grandir, car ces dimanches-là, même si je suis loin de mes livres, de mes écrans et de mon clavier, je ne m’ennuie jamais.

Mar(c)tin

PS : Ce texte a paru il y a quelques mois dans... le Journal du Dimanche - évidemment !

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