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L’éthique dans les séries télé : une émission radio hebdomadaire en ligne sur Radio Créum

Les séries TV et le soap opéra

Conférence donnée à l’université de tous les savoirs le 17/04/2004.


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Regards
"Taken "("Disparitions") : une minisérie d’auteur
par Denys Corel
Article du 23 février 2004

Denys Corel est scénariste et amateur de téléfictions américaines. Il nous a envoyé ce texte sur Taken (Disparitions), la minisérie produite par Steven Spielberg récemment diffusée par Canal +.

Bien que Spielberg soit l’initiateur du projet, Taken (Disparitions en VF) est avant tout la création du scénariste Leslie Bohem. Celui-ci, originellement engagé pour écrire les trois premiers scénarios a fini par écrire la série toute entière. Programmée sur Sci-Fi channel en décembre 2002 (et diffusée par Canal+ un an plus tard en multilingue), elle a remporté un grand succès si bien qu’on parle déjà d’une deuxième "saison" (difficile d’imaginer à quoi cette hypothétique suite ressemblera, cependant, tant la minisérie est cohérente et achevée).

Taken a pour sujet les "abductés", ces gens ordinaires qui racontent avoir été enlevés par des extraterrestres, et, à travers cette ligne directrice, la série relie narrativement plusieurs autres éléments traditionels des partisans de la conspiration (les soucoupes volantes, le crash de Roswell, les petits-gris etc.). Cependant, il ne faudrait pas en déduire que Taken soit une série dans la lignée de X-Files. C’est à la limite du côté de Roots/Racines (minisérie des années 80 d’après le best-seller d’Alex Haley) ou peut-être de V qu’il faudrait voir une filiation, même si Taken est avant tout une singularité.

Je conseille à ceux qui veulent profiter pleinement du plaisir de découverte de la série de ne pas poursuivre plus avant sans avoir vu l’intégralité de la série - qui sera, on l’espère rediffusée sur le cable ou le réseau hertzien. J’essayerai d’éviter les "spoilers" pour ceux qui continueront malgré cet avertissement, mais une bonne part de l’effet de surprise que cause la première vision de Taken risque d’être amoindri, vous voilà prévenus...

Certes, Taken n’a pas fait l’unanimité critique, et c’est normal : c’est une série exigeante qui demande des spectateurs une maturité émotionnelle et une certaine capacité à accepter que l’on bouscule les conventions. En fait, Taken n’est pas facile à saisir, peut-être parce qu’elle se trouve au point de rencontre exact - qui ne peut exister qu’à la télévision - entre la littérature et le cinéma.

Littéraire, elle l’est par sa dimension (dix épisodes d’une heure et demie chacun), qui l’apparente à une tradition du roman-fleuve américain de Thomas Wolfe à Jim Harrison, et son ambition artistique : c’est une ?uvre de science-fiction adulte, qui tient la comparaison face à ce qui fut produit dans les années soixante/soixante-dix par des écrivains comme Harlan Ellison, Robert Silverberg ou Philip K. Dick.
Cinématographique, elle l’est par ses qualités de réalisation parfois supérieurs à certains blockbusters, certains épisodes comme High Hopes sortant même carrément du lot (d’autres miniséries possédaient d’ailleurs cette même qualité, telle To the Moon(De la terre à la lune) ou Band of Brothers (Frères d’armes), mais elles avaient l’ambition d’être des reconstitutions historiques, non des pures fictions télévisuelles).

Les effets spéciaux (réalisé par James Lima qui a travaillé sur Starship Troopers et Spider-man) sont très réussis - le spectateur des années 2000 s’étant habitué aux images de synthèse, il est à présent souvent capable de les reconnaître du premier coup d’ ?il : il n’attend donc plus tant des effets spéciaux un parfait réalisme qu’une dose de poésie, souvent présente ici ; sans parler du casting, ahurissant de cohérence et de justesse (une catégorie aurait pu être crée dans les Emmy Awards [Note : les "Oscars" de la télévision américaine.MW] rien que pour les commédiens et comédiennes de Taken , et il aurait encore été difficile de les départager).

Taken explore les deux grands thèmes inhérents à presque toute narration de cette envergure : le Bien et le Mal, et le rapport à l’imaginaire. On peut penser que ce n’est pas bien nouveau, mais Leslie Bohem se montre particulièrement audacieux dans son traitement, déployant sa narration dans le temps, refusant les solutions faciles, et se concentrant sur le c ?ur-même de la mythologie américaine : la famille. En effet, trois familles sont au centre de cette saga qui se déroule sur plus de cinquante ans :
- les Crawford, des bureaucrates travaillant pour le gouvernement (il serait facile de ne voir en eux que des salauds, mais Leslie Bohem s’est attaché avant tout à nous les montrer dans leur complexité et leurs contradictions).
- les Keys, des "guerriers", littéralement harcelés par les Aliens, au point de frôler la folie.
- les Clarke, famille de l’Amérique profonde, dont la rencontre avec un extraterrestre va changer le destin d’une façon globalement positive.

Dès le premier épisode, Leslie Bohem établit les thèmes qui sous-tendent toute la série : les Aliens n’y sont ni bons ni mauvais et leur pouvoir principal est d’agir sur notre imagination en ayant la capacité de nous montrer ce que nous désirons voir, façon élégante de rappeler à quel point l’imaginaire américain a été forgé par le mythe des extra-terrestres. L’Alien que rencontre Sally Clarke prendra les traits du héros d’un magazine de S.F. qu’elle est en train de lire.

Mais l’imaginaire américain décrit ici est loin d’être toujours idyllique : mélange de peur de l’autre (la crainte enfantine des forains de Jesse Keyes, le magnifique épisode Acid Test qui résume les années soixante en les transposant d’une façon incoyablement audacieuse), de névroses du combattant (Charlie et Jesse Keys se demandant pourquoi ils ont été "choisis" pour survivre à leurs frêres d’arme), d’ethnocentrisme (dans une scène très drôle une jeune femme se demande comment il se fait qu’une proportion insignifiante d’Américains d’origine asiatique aient été enlevée par les extra-terrestres... et qu’elle en fasse partie), de rejet de leurs origines (la famille Crawford dont le "fondateur" était lui-même mû par une ambition sans limite dont on ne devinera l’origine que par allusions) - mais aussi de générosité (le personnage inattendu de Sam Crawford), d’un humanisme exigeant (le choix d’Allie, le discours final du professeur Chet Wakeman - personnage magistralement interpété par Max Frewer), et d’espoir en l’avenir ("Pourquoi tout ceci est-il arrivé ?" demandent finalement les gens ordinaires, tous enlevés un jour sans pouvoir se défendre. "Pour que j’existe," répond en substance la petite fille miraculeuse).

"People get mean when they’re scared" "Les gens deviennent méchants quand ils ont peur", nous répète la voix d’enfant de la narratrice, dont la sagesse simple (mais jamais naïve) offre un contrepoint vertigineux à la violence de certaines scènes (dans l’épisode "High Hopes" particulièrement). Comme la deuxième saison de 24 Heures Chrono, Taken est une ?uvre post-11 septembre et qui offre une perspectives inattendue sur l’évolution contemporaine de la société américaine dont les auteurs de télévision ont le secret.

L’administration Bush y est d’ailleurs subtilement critiquée dans les derniers épisodes (l’arrière-plan politique de la série sonne toujours très juste, du scientifique nazi récupéré par l’U.S. Air Force jusqu’aux propos des soldats revenus d’Afghanistan, en passant par les allusions aux administrations Kennedy, Carter ou Regan).

Taken offre un regard profond sur la nature humaine et parle sans démonstration de ce qui forge nos destinées : l’hérédité, la peur, la contrainte sociale, la foi, la révolte individuelle et l’imaginaire. Comme ces étranges Aliens tombés du ciel à cause d’un ballon météo, aucun de ses éléments n’est bon ou mauvais en soi. L’origine de la haine n’est jamais que la souffrance et la peur, ou plutôt une souffrance et une peur que l’on refuse d’admettre en tant que telle.

Et ce qui rend si particulier la vision de Leslie Bohem est que ses personnages ont tous droit à la même compassion dans leurs moments de faiblesses, quelles que soient les horreurs qu’ils aient pu commettre ou qu’ils soient en train de commettre, (difficile de ne pas être saisi par la scène où Eric Crawford parle à son père agonisant).

Taken parle du mystère de la condition humaine sans complaisance, aussi n’espérez pas que les Aliens viendront nous apporter de grandes révélations universelles : ils ont beau être plus évolué que nous technologiquement, ils sont eux-même toujours à la recherche de réponses, qui ne peuvent en définitive être qu’individuelles. Ce sera d’ailleurs la seule "révélation" de Taken : nous ne contrôlons pas grand chose, nous ne savons pas grand chose, mais ce chaos et ce mystère ne sont pas absurdes tant que nous continuons à chercher.

Taken n’est pas la première minisérie réussie (The Corner, Lipstick on your Collar, Band of Brothers etc.), mais bien peu avant elle ont pu déployer autant de moyen au service d’une création originale (la minisérie Dune a coûté très cher, mais le résultat est une adaptation assez plate et aux ambitions thématiques faibles si on la compare à l’ ?uvre de Herbert).

On peut espérer que, vu son succès, d’autres auteurs de la trempe de Leslie Bohem créeront des miniséries originales, à la fois différentes des séries "classiques" (parce que bouclées et au format 90 minutes), et du cinéma (parce que permettant de prendre le temps d’installer en profondeur les personnages et les situations.)

À voir Taken, on se demande d’ailleurs si le cinéma et la télévision ne sont pas bientôt voués à se rejoindre, le cinéma étirant de plus en plus souvent les films sur plusieurs épisodes (Kill Bill, Star Wars, Le Seigneur des Anneaux, Matrix, etc.) et la télévision se permettant des audaces de réalisation de plus en plus cinématographiques (Six feet under, The Sopranos, Buffy contre les vampires etc.)

Quoi qu’il en soit - mais est-il encore besoin de le répéter -, les ambitions artistiques que montrent Taken, au-delà même de son budget, resteront encore longtemps impossibles dans la production télévisuelle française, du moins tant que celle-ci se montrera incapable de prévoir un budget cohérent de développement pour les scénarios, et tant qu’elle ne fera pas d’efforts pour séduire, recruter et former de jeunes auteurs sur des bases saines.

Mais après tout, est-ce encore un enjeu pour les chaînes, puisque le téléspectateur exigeant dipose de productions étrangères telles que Taken pour nourrir son besoin de fiction intelligentes, originales et novatrices ?

(c) Denys Corel, 2004

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