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"Hitler"
Malaise sur TF1...
un témoignage de Denis Blanchot
Article du 31 janvier 2004

Denis Blanchot n’avait pas pris connaissance des coupes effectuées par TF1 sur Hitler The Rise of Evil. Il a vu le téléfilm et le débat qui a suivi. Il en a éprouvé un grand malaise qu’il nous fait partager, et qui nous montre à quel point les dés étaient pipés : les participants ne savaient pas que le film avait été coupé (le débat a été enregistré 48 heures avant la diffusion), et pensaient que le personnage de Fritz Gerlich (Matthew Modine) était fictif alors que, comme tous les personnages de premier plan du film, il est parfaitement historique !!!!

J’ai regardé hier le téléfilm et j’ai effectivement été surpris, mais ce n’est pas vraiment le mot, pas nauséeux non plus, je ne savais pas sur le moment. J’ai trouvé ça aliénant, bizzarre, me mettant à côté, en porte-à-faux avec rien. J’avais raté la polémique apparemment naissante. Et puis, malgré mon intérêt, sincère, viscéral, pour le sujet, il y avait qqch qui clochait. Pas que c’était mal fait, mal construit, péchant par les moyens, l’interprétation, tout ça.

Même mon admiration pour l’acteur (depuis Riff Raff de Ken Loach jusqu’au Full Monty etc), ça ne me motivait pas à regarder vraiment, et en même temps, je revenais tout le temps sur le téléfilm. Aujourd’hui, je sais peut-être mieux ce que j’en ai ressenti. D’être insulté en douceur, hors de ma portée. Cela m’a semblé produire le contraire de Holocauste, un peu comme un espèce de dédoublement raté, dans le "soft réaliste inattaquable" mais complètement factice, artificiel, tout d’artifices. Je me rappelle des polémiques sur Holocauste, je devais avoir 15 ans. Mais Holocauste servait son usage, faisait du sens. Là c’était le contraire. C’est pour ça que je me barrais tout le temps, mais que je restais aussi... Je revenais. Zapper sur Hitler ! Jamais fait ça :( J’ai pas zappé sur le Staline avec Robert Duvall, et pourtant il était ennuyeux. Comme le Nixon d’Oliver Stone.

Dans le débat à suivre, pourtant bancal aussi, ça se confirmait. Les questions de PPDA sur "Mais pourquoi était-il antisémite, d’où venait cet antisémitisme, etc". Avec comme d’habitude, les impasses sur le paganisme noir et les délires aryens - Alfred Rosenberg, la Société de Thulé, les rituels SS, l’expédition en Himalaya (au pôle Nord aussi je crois) et l’apocalypse du royaume de1000 ans du Reich. La face occulte etc. Des trucs à montrer dans ce qu’ils ont de dérisoire et de conséquences atroces. Et qui existent (et qui continuent à travailler, notamment via Internet : révisionnistes et néo-nazis n’ont jamais été aussi actifs, c’est comme les pédophiles). Bon enfin bref. Ca manquait parmi tout ce qui manquait, et qu’est-ce qu’il en manquait !

Il y avait Paul Marie de la Gorce au débat ensuite disant que le "Diktat" de Versailles et la crise de 29 manquaient (Note de MW : la reddition de l’Allemagne et le traité de Versailles était clairement évoqués dans des scènes coupées par TF1). Eh oui. Samuel Pisar (?) relevant qu’Hitler avait de l’humanité dans ce téléfilm et que la dimension du Mal Total manquait Note de MW : Le portrait de l’enfant Hitler dans les scènes coupées donnait cette dimension). Aussi. La journaliste allemande disant qu’on ne sentait pas qu’il pouvait fasciner, que la fascination manquait. Vrai. Et puis disant qu’il ne fallait "bagatelliser" Hitler (pas de rapport avec Céline mais qqch de plus tranchant j’ai trouvé que le "banalisé" qui s’est banalisé justement ; ça accrochait l’oreille, ça l’arrachait même un peu). Pffiou tout ce qu’y manquait. Mais ce qui manquait, en fait, c’était le film lui-même, et tout ce qui lui donnait cohérence, équilibre, force, expression, ampleur, résonnance etc. Tout qu’y manquait ! Y a que TF1 en tant que déversoir qui manquait pas. PPDA compris d’ailleurs.

Beate Klarsfeld trouvant le téléfilm très bien (à ce que j’ai compris), mais là je me demande aussi, indépendamment de mon estime pour la dame et son mari. Sur l’article il est dit que les participants ne savaient pas le film tronqué. Mais ce que j’ai relevé comme "manques" au dessus, c’étaient les manques de la version tronquée diffusée ou de la version intégrale, selon eux ? Que commentaient les commentateurs ? La même version que moi ? Ou la version intégrale des happy fews ? (Happy se discuterait, c’est une expression)
(Note de MW : D’après une journaliste de La Croix qui les a contactés, les personnes présentes au débat ont vu la même version que les spectateurs. Certains ne savaient pas qu’elle avait été coupée.... )

C’est vrai que les deux coupes relevés dans le chapô (propos antisémites, sacrifice des libertés individuelles) donnent en plus à penser dans le contexte français. C’est vrai. Archi-vrai. C’est assez angoissant. Pas seulement inquiétant. Pourquoi pas regarder les choses en face ? Là comme ailleurs.

De mon côté, c’est vrai, je zappais en même temps parce que curieusement ce téléfilm sonnait faux, pas "faux" mais bizarre, et je me sentais mal de zapper, de traiter Hitler ou même un téléfilm sur Hitler à la légère... tiens, je me demandais où étaient passé les communistes, eux aussi. Mais sans me le demander vraiment. Tout m’échappait. Et aussi, et bien sûr, l’antisémitisme. Où était-il ? En fait, de la façon dont je zappais, j’ai même cru longuement que la femme de l’éditeur était juive. Vrai que c’était étrange.

Dans le débat, ils ont dit aussi que le journaliste avait été inventé. Peut-être. (Note de MW : Eh non, c’est faux ! Comme tous les personnages de premier plan du film, Fritz Gerlich est un personnage historique dont on peut trouver des notices biographiques sur le net. La séquence où sa femme reçoit ses lunettes ensanglantées est elle aussi historique ! Mais sous prétexte qu’ils ne connaissaient pas l’existence de Gerlich, les acteurs du débat en ont conclu (ainsi que l’historien qui commenta le film dans La Croix la veille de la diffusion) qu’il avait été inventé ! Quelle terrible ignorance, quel terrible mépris pour le téléfilm, pour le travail de ses auteurs, pour la mémoire de Gerlich et pour les spectateurs à qui l’on avait l’intention d’expliquer la montée du nazisme ! ! ! !)

Ils n’ont pas dit que le journal (Münchnes Zeitung ? je sais plus bien) avait en revanche vraiment existé, vraiment résisté, comme plein d’Allemands l’ont fait. Les premiers à disparaître, nombreux. Je me disais surtout qu’avec à peine quelques pas de plus, Hitler serait un genre de conquérant du pouvoir, un "Si tu veux, tu peux" incarné, que c’était bien ce qui était raconté, que ça avait des côtés mode d’emploi, que même déjà ça pouvait être ressenti comme tel. Ca donnait le goût de "voila qqun livré à l’inspiration de chacun". En exagérant, ça aurait pu se mélanger pour l’ambiance (presque) avec le film sur la naissance de la République d’Irlande, avec Liam Neeson. Un peu de sacrifice, un peu de brutalité, mais de l’avant ! On pourrait un jour les regarder un peu pareil. Il y a peu à nettoyer dans ce que j’ai retenu de la version pour en faire un modèle de "développement personnel".

Enfin bon, tout ça pour essayer d’expliquer le trouble authentique dans lequel ça m’a mis, sans que je puisse vraiment mettre le doigt dessus parce que ça fuyait en même temps. Tout ça pour remercier de ce boulot mis en ligne (bravo), et tant qu’à faire aussi - rien à voir - féliciter du texte dans le Monde diplomatique (qui n’est pourtant pas toujours ma tasse de thé, même si je partage l’essentiel).

Pour dire enfin, qu’il y a un problème, celui que vous soulevez- ou sous-entendez (les libertés individuelles passent de mode en France) et puis celui derrière lequel TF1 à coup sûr va se cacher. L’Etat de la loi fait qu’on ne peut citer les propos antisémites par exemple, ni les relayer. Moi même ici, en citant [l’" aryaniste "] Rosenberg, si je mets le bookmark qui montre que ses oeuvres et panégyriques circulent je tombe sous le coup de la loi. C’est con et c’est comme ça qu’elles circulent d’autant mieux, ne sont pas contestées, prennent valeur d’un savoir initiatique pour ceux qui nous resserviront demain du Hitler à leur façon. C’est con, mais c’est vrai. Alors on ne peut pas regarder les choses en face. Déjà qu’on n’arrive même pas à bien les départir dans les trucs [lisibles sur le net] (j’ai pas trop refouillé, il y a des choses que j’ai déjà vues plein de fois)... C’est dans ce degré de délire qu’il faudrait faire le tri.

(...)

Et ça c’est l’autre aspect. C’est qu’on ne veut pas savoir. Et TF1 de ce côté là précède les attentes, elles-mêmes tues. PPDA : "Et d’où qu’il vient son antisémitisme" etc. Spectacularisation des choses, les vidant complètement. PPDA, dans le débat, une fois débarrassé de la question sans réponse, posée pour qu’elle n’est pas de réponse sinon une ou deux refs à Martin Luther : "vous étiez en convalescence comme soldat allemand à deux pas de votre voisin qui était dans le camp à Maidenek, alors ça vous a fait quoi de l’apprendre, et de vous croiser sur le plateau ?"

Chez moi, mais vraiment petit, je suis tombé sur un numéro de Match avec les photos des camps. Ni Holocauste, ni La vie est belle, ni Le choix de Sophie, ni Portier de nuit ne m’ont fait ressentir ce que j’ai ressenti devant ces photos, sachant très bien déjà que ce n’était pas la réalité elle-même que je ressentais, juste des images insoutenables. Mais ces fictions ne mentaient pas. Là je ne mesure que les mensonges par omission de TF1. Et encore. Il n’y a pas que l’injure et il a aussi la dépossession.

Bon, désolé d’un si long courrier. Et peut-être d’un manque de clarté. Mais ça m’a fait du bien de dire tout ça. Et de le dire potentiellement à quelqu’un qui peut comprendre ou y trouver un élément utile.

Denis Blanchot

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