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"Chevaliers des touches" - un blog pour écrivants

Un blog où l’on parle cuisine de l’écriture. Papiers, ciseaux, stylos, claviers. MW

Vous y trouverez : des textes de MW sur son métier d’écrivain, des propositions d’exercices d’écriture et les textes et commentaires des participants au blog.


Martin Winckler - P.O.L Editeur

Les ouvrages de Martin Winckler chez P.O.L : La Vacation, La Maladie de Sachs, Légendes, Plumes d’Ange, Les Trois Médecins, Histoires en l’air, Le Chœur des femmes, En souvenir d’André


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Edito >


Maltraitance médicale : le vent a tourné
Article du 5 décembre 2019

(Note : Comme les points médians rendent la lecture difficile pour les internautes non-voyantes, certains mots ou expressions - tels "professionnelles de santé", "citoyennes" ou "usagères" - seront désormais systématiquement mis au féminin dans les textes de ce site pour marquer leur inclusivité. Comme le pouvoir médical est encore majoritairement détenu et exercé par des hommes, le mot "médecin" restera pour l’heure au masculin. )


Tout médecin est en position de pouvoir

Chaque semaine depuis que ce site a été mis en ligne (pendant l’été 2003), je reçois trois à dix témoignages de femmes (surtout des femmes) et parfois d’hommes qui me disent avoir été victimes - ou avoir assisté à, sur une personne proche - de violences de la part d’un ou plusieurs médecins. Bien sûr, toutes les professionnelles de santé peuvent commettre des violences médicales, et tous les médecins n’en commettent pas, mais parce que je suis médecin et ai depuis longtemps clairement pris position contre les abus de pouvoir de certaines de mes "collègues", cela a incité des internautes à me raconter les maltraitances commises par des médecins.

Et j’ai une adresse courriel depuis 1995...

Pour avoir travaillé pendant vingt-cinq ans dans un centre de planification et de santé des femmes, j’ai beaucoup de choses à dire sur les maltraitances infligées aux femmes. Pour autant, elles ne sont pas les seules, victimes, bien évidemment. Comme l’écrivait récemment Abraar Karan, un médecin britannique, dans un éditorial du British Medical Journal
"tout médecin est en position de pouvoir, et tout médecin est susceptible d’en abuser".

Les abus de pouvoir sont légion dans toutes les spécialités, de la psychiatrie à la chirurgie, en passant par la médecine générale et la pédiatrie, sans oublier la cancérologie, où les abus sont souvent favorisés par les pressions insensées des industriels du médicament...

Et comment s’étonner que certaines praticiennes abusent de leur pouvoir ? "Le pouvoir tend à corrompre. Le pouvoir absolu corrompt absolument ", écrivait un autre britannique, Lord Acton. Or, l’ascendant dont disposent les médecins face à toute personne qui leur demande de l’aide est une forme de pouvoir absolu, temporaire mais répété.

Car, pour des raisons qui mériteraient un travail poussé de recherche et d’analyse (au minimum) historique, anthropologique, neuropsychologique et sociologique, le pouvoir d’un médecin est trop rarement remis en cause au moment même où il s’exerce. Il ne l’est parfois que longtemps après que l’abus a été commis, parfois beaucoup trop tard.

Dénoncer la maltraitance médicale : une longue marche

C’est sur ce site que j’ai commencé à écrire, en 2011, une série d’articles sur les médecins maltraitants. Ma réflexion était embryonnaire, à l’époque. J’écrivais de manière intuitive, impulsive. Je décrivais des comportements sans les analyser vraiment. ll m’a fallu aller me former à l’éthique médicale, à l’Université de Montréal,pour pouvoir articuler en quoi ce que je dénonçais était, moralement, inacceptable. En 2014, j’ai créé un blog, "L’Ecole des soignant.e.s", pour appliquer ma formation à l’éthique aux situations concrètes que je connaissais.

Dans un texte de 2011 qui avait déclenché beaucoup d’agressivité de la part d’un certain nombre de médecins (y compris parmi ceux dont je me sentais proche), je comparais le vécu de la maltraitance médicale à celui d’un viol..

Huit ans plus tard, je n’entends plus personne me reprocher cette analogie. A commencer par les femmes qui ont subi des violences médicales, souvent gynécologiques, mais pas exclusivement. Maltraiter une personne qui souffre et vous demande de l’aide, c’est au moins un viol de sa confiance, un viol moral et affectif. Or, si les découvertes en sciences cognitives nous ont appris quelque chose, au cours des vingt années écoulées c’est que le corps et le cerveau ne font qu’un, les sensations physiques et les émotions sont toutes produites par le cerveau et par conséquent ce qui affecte le cerveau émotionnel affecte le reste du corps, et réciproquement.

Quand une femme dit qu’elle s’est sentie violée par le médecin qui a abusé de sa confiance (même si celui-ci n’a procédé à aucun attouchement sexuel), il n’y a aucune raison de ne pas l’entendre et la croire.

Et quand une femme, tout récemment, m’écrivait qu’elle avait été violée par l’interne qui lui a imposé une échographie intravaginale qu’elle refusait, n’est-ce pas un viol au sens où la loi l’entend - à savoir un "acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise" (article 222-23 du Code pénal) ?

Ou bien faudrait-il considérer que la blouse blanche dédouane celles et ceux qui la portent ?

Certains médecins le pensent et vont jusqu’à affirmer qu’un "toucher vaginal n’a rien de sexuel"...

Je ne suis pas de cet avis. Les femmes qui les subissent ne le sont pas non plus, si j’en crois leurs messages.

Quand on dit "Je vous crois", les témoignages pleuvent

L’une des raisons pour lesquelles, je crois, tant de personnes m’écrivent (je reçois plus de courriers que je ne peux en écrire en réponse, chaque semaine) c’est que, lorsqu’une personne me raconte l’histoire de son abus par un médecin - par une personne de pouvoir - je lui dis toujours que je la crois. Et je le dis publiquement, pour que toutes celles qui ne parlent pas l’entendent.

Car je n’ai pas le droit - ni l’envie - de faire autrement. La confiance que chaque témoin m’accorde, je la trahirais en lui disant que son histoire est incroyable. C’est d’ailleurs parce que personne ne semble disposé à les croire qu’on me les écrit, ces histoires, à moi qui ne vis plus en France. Et c’est là le paradoxe le plus cruel : de l’autre côté de l’Atlantique, un type penché sur son ordinateur lit vos messages et y répond du mieux qu’il peut (il n’a que deux mains et 24 heures par jour, dont beaucoup sont occupées par des activités familiales, domestiques ou destinées à gagner sa vie) alors que personne autour de vous ne veut croire ce que vous avez subi.

Pendant longtemps, j’ai pensé que ce que je faisais (lire, répondre, expliquer ce que je savais quand c’était utile, m’indigner, soutenir, donner des adresses ou des contacts) n’avait pas grand poids dans la balance des choses, ni même dans la vie des personnes avec qui j’étais brièvement en contact.

Je me trompais.

D’autres modèles sont possibles : vous les (d)écrivez

D’abord, parce que ces personnes me remerciaient de les avoir lues, d’avoir répondu, de leur manifester mon soutien et ma solidarité, de leur donner parfois des informations (médicales ou légales, entre autres) qui leur permettaient de reprendre pied. Ces remerciements voulaient dire quelque chose, et ils m’encourageaient à continuer.

Ensuite, parce qu’il n’y a pas de petites victoires. Quand une adolescente, armée d’informations glanées sur ce site, parvient à convaincre une gynécologue récalcitrante de lui poser un DIU ; quand une personne autiste me dit se sentir moins seule après avoir lu la rubrique tenue sur ce site par une autre personne autiste ; quand une famille m’écrit pour me dire qu’un roman consacré à la fin de vie les a aidées à faire sortir leur parente de l’hôpital pour lui permettre de finir la sienne parmi elles et eux ; quand une professionnelle de santé m’écrit pour me dire qu’elle ne pose plus les DIU "comme on le lui a appris à la fac" depuis qu’elle a lu mes articles, et qu’elle écoute mieux les femmes après avoir lu mes romans, ce ne sont pas de petites victoires. Ce sont de grands changements pour chaque personne qui les vit et - dans le cas des soignantes - pour celles qu’elles vont aider.

Je me suis rendu compte que via des sites comme celui-ci et toutes les expériences qui s’y sont exprimées (allez jeter un oeil à la section "Contraceptions : Questions et Réponses", qui n’existerait pas sans les témoignages des internautes.), et surtout grâce aux réseaux sociaux et au blogs qui se sont multipliés comme des champignons depuis une dizaine d’années, les internautes construisaient non seulement une communauté d’échange mais de nouveaux modèles — de réflexion, de critique, d’indignation.

Ca fait plus de quinze ans que ce site existe, et j’ai vu les choses changer petit à petit. Grâce à l’internet et aux innombrables accès à l’information qu’il permet ; grâce aux réseaux sociaux et aux partages qui se sont multipliés ; grâce aux témoignages qui sont parfois des appels à l’aide, mais qui deviennent de plus en plus des encouragements à faire front, et des récits de victoire contre des adversaires qui se pensaient intouchables.

Les paroles se libèrent et se donnent en partage

En 2016, quand j’ai publié Les Brutes en Blanc, un grand nombre de professionnelles de santé ont réagi de manière viscérale à ce qu’elles considéraient comme une attaque injuste de la profession.

Depuis trois ans, les ouvrages dénonçant les maltraitances médicales se sont multipliés : "Omerta à l’hôpital", "Le livre noir de la gynécologie", "Silence sous la blouse", "Accouchement, les femmes méritent mieux".

Le vent a tourné. Les blogs et les associations d’usagères sont maintenant légion. Les documentaires se multiplient, aussi bien à la radio qu’à la télévision. De nombreuses personnes en France ne trouvent plus "normal" ou même "inévitable" d’être maltraitées par un médecin. Et certaines de ces personnes, comme les victimes de viol, portent plainte et se battent pour que les professionnelles responsables ne s’en tirent pas comme ça.

"L’arme principale de ceux qui nous oppriment, c’est de nous laisser croire que nous ne pouvons rien contre eux."

Cette phrase dont je ne me rappelle pas l’origine (mais qui remonte sans doute aux années 70) désignait les pouvoirs politiques et économiques. Elle est particulièrement appropriée en ce 5 décembre 2019, jour de grande grève en France.

Mais elle peut tout aussi concerner les oppressions invisibles — comme celles que commettent encore un trop grand nombre de médecins.

Dans les semaines et les mois qui viennent, je publierai sur ce site les témoignages de personnes qui ont réagi à des maltraitances médicales, se sont relevées et ont riposté. Que ce soit par la parole, en écrivant une lettre, en portant plainte ou d’une autre manière. Et je les publierai, avec leur accord, pour qu’elles offrent de nouveaux modèles.

Car il ne suffit pas d’offrir de nouveaux modèles critiques. Il faut aussi montrer que lorsqu’on décide de s’opposer aux violences commises par des médecins, le combat sera probablement difficile, mais il n’est pas perdu d’avance. Au contraire. Et le vent a tourné. C’est le vent de la révolte, le vent de la colère et de l’indignation, mais c’est aussi le souffle de la vie et de la solidarité.

Et ce vent-là souffle comme il veut, où il veut, en liberté.

Marc Zaffran/Martin Winckler
martinwinckler @ gmail.com

(NB : tous les témoignages sont les bienvenus. Si vous-même avez riposté, racontez-le. Et n’oubliez pas : s’il n’y a pas de petite victoire, il n’y a pas de petite riposte.)

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