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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo

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Le médecin patraque, 2
Ne le dites à personne : les médecins ont aussi un psychisme !
Un médecin raconte son cancer...
Article du 6 décembre 2010

Lorsqu’un médecin est malade, on pourrait s’attendre à ce qu’il réagisse, grâce à ses connaissances, de façon très rationnelle et différente de celle du commun des mortels. Le cancer (j’ignore ce qu’il en est des autres maladies, car c’est ma première... et peut-être ma dernière) vient mettre à mal ces certitudes, somme toute rassurantes (car c’est toujours la réalité qui a le dernier mot, et mieux vaudrait être capable de s’y tenir), et qui étaient aussi les miennes. Je me bornerai ici à décrire manifestations irrationnelles que j’ai pu découvrir, à cette occasion, chez moi (peu nombreuses, car j’ai toujours fonctionné, dans la vie, à l’hyper-rationalité comme moyen de défense contre toutes les formes d’angoisse, et pas seulement celles liées à la maladie et à la mort) et chez d’autres médecins cancéreux ,à ma grande surprise - sans tenter de les expliquer, car je ne suis pas psychiatre.

La première réaction, à l’annonce du diagnostic, est toujours la même chez tous : « il est normal et banal - je l’ai constaté tous les jours en plus de 30 ans d’exercice - que ça arrive aux autres, d’ailleurs les cancérologues en vivent ; mais il est tout à fait anormal, étonnant, et même franchement injuste, que ça puisse m’arriver aussi à moi : il y a les autres, et puis il y a moi, ce n’est pas du tout pareil ! » : d’emblée, la rationalité en prend un coup fatal !

Comme me l’a dit une amie médecin, également atteinte d’un cancer : « Il n’y a rien à faire, on est définitivement passés de l’autre côté du miroir » ; ce qui signifie que, même si nous tous avons toujours su que nous sommes mortels, qu’il arrivera fatalement quelque chose de définitif un jour, que nous ne serons pas le/la doyen(ne) de l’humanité (d’ailleurs, nous n’y tenons absolument pas), que nous souhaitons même que ça nous arrive avant l’Alzheimer ou la dépendance totale, que nous n’avons aucune envie de finir nos jours dans une maison de retraite... Eh bien, pourtant, quand ça arrive, même à l’âge respectable (sinon respecté) qui est le mien, c’est la surprise totale, l’imprévu absolu, le sentiment de révolte : « Non, pas moi, pas ça, pas maintenant ! »

Ben si, toto : toi, ça, et maintenant. Nous croyions le savoir, mais, en réalité, nous ne le savions pas : il y a différentes façons de vivre ce que l’on sait, et, maintenant, nous le savons autrement, et pour toujours. Le cancer nous apprend que nous sommes mortels, exactement comme si nous ne l’avions jamais su.

Ce qui est très étonnant, c’est que cette réaction me semble spécifique du seul cancer ; en tant que cardiologue, j’ai vu de très nombreux malades victimes d’un infarctus, qui, même après un pontage ou une angioplastie parfaitement réussis, après une récupération parfaite et la reprise rapide d’une vie normale avec un traitement bien adapté et bien supporté, et une surveillance de routine très peu contraignante, restent, à tout moment, à la merci d’une mort subite et imprévisible ; ils le savent très bien, et, pourtant, ils l’oublient complètement. Avec un cancer, on ne l’oublie plus jamais. Pas très rationnel, tout ça., mais c’est comme ça.

Et on rentre alors dans la confrérie (que je ne qualifierais pas de privilégiée) des initiés, de ceux qui savent ceux que les autres ignorent, et qui ne peuvent pas le leur communiquer avec des mots. Les cancéreux ne se parlent pas, entre eux, de la même façon qu’ils parlent aux autres, en particulier à leur entourage : ils découvrent assez vite que ce n’est pas leur entourage qui doit les soutenir, mais eux qui doivent soutenir leur entourage, que celui-ci s’effondrerait s’ils lui faisaient part de leurs moments de découragement, et qu’il faut les garder pour soi et afficher un optimisme de commande qui aide à vivre ceux qu’on aime ; mais, entre cancéreux, ce petit jeu est aussi impossible qu’inutile. Une amie cancéreuse, d’origine grecque, a dit à son mari qu’elle aimerait aller nager dans la Méditerranée où elle avait passé son enfance, mais, à moi, en l’absence de son mari, elle a dit « J’aimerais aller nager une dernière fois dans la Méditerranée ».

Ensuite, chacun réagit autrement face à cette situation nouvelle pour lui ; mon amie médecin (il est vrai plus jeune que moi, 61 ans) veut « profiter au maximum du temps qui lui reste » et accumule les voyages et les activités de toute sorte à un rythme étourdissant ; moi, qui ai toujours été hyperactif dans ma vie, dès que j’ai pu marcher dans le jardin de l’hôpital après mon intervention, je me suis assis sur un banc, au soleil, allumé une pipe, et joui pleinement du moment présent (c’était la première belle journée de l’année) ; et j’ai continué, depuis lors, à profiter des petits moments de bonheur banal de l’existence, sans éprouver le besoin d’aller en Australie pour cela : le cancer, source de sagesse, de sérénité et d’aptitude à mieux jouir de la vie ?

"Le médecin patraque"

Lire le 3e épisode

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