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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo

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Les médecins, les patients, et tout ce qui s’ensuit... > Le médecin patraque >

Le médecin patraque, 1
Faut-il dire au malade la vérité (toute la vérité et rien que la vérité, Votre Honneur) ?
Article du 28 novembre 2010

Le médecin patraque est un médecin écrivain de grande expérience. Sa dernière expérience en date : un cancer. Il nous en parle à tous, médecins et non-médecins. MW
PS : Oui, c’est un médecin réel (et non, ce n’est pas moi) Son pseudonyme est destiné à lui permettre de prendre du champ.


Ecrire sur son cancer est un exercice qui m’a toujours paru un peu narcissique, comme s’il avait plus d’importance que les cancers de ceux qui n’ont pas le goût de l’écriture, et davantage destiné à aider son auteur que ses lecteurs. Si je cède à la proposition que m’en a faite Martin Winckler, c’est parce que le vécu d’un médecin est peut-être particulier : il ne se pose pas les mêmes questions que les non-médecins, il en attend d’autres réponses, mais, pas plus qu’eux, il ne réussit à tenir son irrationnel à l’écart de cette aventure.
J’adopterai la technique consistant à traiter séparément les différentes questions... très artificiellement rationnelle, puisqu’en réalité elles se télescopent toutes en même temps... mais on ne se refait pas à 72 ans (sinon en pire !).

Personnellement, j’ai eu droit au « coup de massue » : venu passer un scanner abdomino-pelvien que je m’étais auto-prescrit pour de toutes autres raisons (bilan d’un « colon irritable » très ancien dont les symptômes s’aggravaient, afin d’éviter l’examen désagréable qu’est une coloscopie : le genre de faute médicale grossière que les médecins ne commettent que sur eux-mêmes, heureusement sur leurs patients) pour lequel j’étais à mille lieues de penser à un cancer, j’ai été reçu, une fois l’examen terminé, par une charmante radiologue, très agréable à regarder, qui m’a dit, avec un sourire tout aussi charmant : « J’ai de mauvaises nouvelles : vous avez un cancer du colon transverse assez volumineux, et probablement des métastases hépatiques, à vérifier par une IRM (imagerie par résonance magnétique.) ; pour que vous ne perdiez pas de temps, je vous fais le compte-rendu tout de suite, ça vous évitera de venir le chercher demain » : bref, elle m’a asséné la totale en dix secondes, et je n’ai pu que répondre « C’est très aimable de votre part ».

Tous les collègues avec lesquels j’ai discuté des modalités de cette annonce en ont été profondément choqués ; personnellement, aujourd’hui, réflexion faite, je pense qu’elle a bien procédé.

Un peu groggy quand même (mais comment éviter de l’être, tôt ou tard ? Il faut bien que ce diagnostic soit clairement énoncé à un moment ou à un autre) , je me suis trouvé directement plongé dans le « qu’est-ce que je fais, maintenant ? », c’est-à-dire dans le « faire », dans le « réel » ; j’ai évité la période bien plus anxiogène du « est-ce un cancer ou pas ? a-t-elle vraiment des doutes, ou n’ose-t-elle pas me dire la vérité ? » qu’aurait entraîné un hypocrite, plus facile pour elle, et théoriquement plus humain : « il y a une image suspecte dans votre colon, à vérifier par coloscopie : n’attendez pas trop longtemps ».

Cette immersion brutale dans la réalité s’est aussitôt traduite par deux questions :

- « Comment je l’annonce à ma femme ? » ; du coup, la personne qu’il fallait ménager, ce n’était plus moi, mais ma femme ; ce qui faisait d’elle, et non de moi, la personne à plaindre ; du coup, je l’étais moi-même, comparativement, beaucoup moins, ce qui a eu un effet très salutaire ;

- « Qui faut-il aller voir ? qui est le meilleur, pour le cancer du colon ? » : retraité depuis 11 ans, je me suis brutalement rendu compte que tous mes réseaux n’existaient plus ; tous les cancérologues de bonne réputation que je connaissais étaient soient morts, soit retraités ; et les médecins savent bien que l’idée selon laquelle « tous les spécialistes se valent » est une fiction purement administrative dans un pays où l’évaluation des pratiques professionnelles individuelles n’existe pas ; j’ai donc téléphoné à une amie chef de service de gynéco-obstétrique, qui m’a répondu : « je ne sais pas, mais je me renseigne tout de suite et je te rappelle demain matin au plus tard ».

D’emblée, la première question très légitime que je me suis posée a été : « est-ce que ça vaut le coup de passer le temps qui me reste à vivre avec des traitements très pénibles pour gagner quelques mois de survie, ou est-il préférable de renoncer à ces quelques mois pour bénéficier d’une meilleure qualité de vie du temps qui me reste ? » ; quand j’ai su que, compte tenu de mon type de cancer et de son stade, la survie à 3 ans était de 63%, après une intervention chirurgicale et une chimiothérapie qui, aussi pénible soit-elle, serait terminée au bout de six mois, j’ai décidé que ça valait la peine de jouer la carte du traitement.

J’ai eu la chance d’atterrir dans un service de cancérologie où, d’emblée, quand j’ai commencé à poser des questions au chef de service en lui demandant de ne rien me dissimuler, il m’a répondu « Ici, la règle est de tout dire à tout le monde ; à chaque consultation, venez avec une liste écrite des questions que vous voulez poser, pour ne pas risquer d’ en oublier » ; et, effectivement, chaque consultation, que ce soit avec le chirurgien, le cancérologue, le radiologue, etc., se terminait toujours par : « vous ai-je tout dit ? quelles questions avez-vous à me poser ? ».

Car la grande source d’angoisse, c’est toujours le non-dit, qui donne lieu à des interprétations délirantes sans fin : « me fait-on ce nouveau scanner par principe, ou bien me cache-t-on une suspicion de métastases dont on ne veut pas encore me parler ? » ; et à l’inverse, il est très rassurant de pouvoir se dire « non : s’il y avait une suspicion de métastases, je sais qu’ici, on me l’aurait dit ».

Il est finalement très présomptueux et paternaliste, de la part des médecins, de s’estimer aptes à juger de la fragilité psychologique de certains malades pour lesquels il vaudrait mieux atténuer la réalité et leur en dissimuler certains aspects, ce qui constitue un abus parfaitement arbitraire du pouvoir médical ; nous avons pourtant tous eu des patients extraordinairement anxieux à la moindre grippe, et qui ont fait preuve d’un sang-froid étonnant face à une maladie grave ; comme si leur angoisse ne devait leur servir qu’à tenter de conjurer la maladie, mais que, une fois celle-ci présente, elle ne leur était plus d’aucune utilité.

La difficulté est de savoir comment exposer cette vérité de façon compréhensible pour chaque patient, ce qui est fonction non pas de sa psychologie, mais de son type de culture ; l’argument statistique, fondamental pour moi, peut n’être absolument pas parlant pour d’autres ; mais le « comment expliquer clairement la vérité à chacun ? » est un autre problème que celui de « faut-il dire toute la vérité ? », question à laquelle ma réponse est aujourd’hui, après mon expérience personnelle (elle ne l’était pas auparavant) : « oui, absolument et sans réserves, sans laisser planer des doutes qui seront autant de sources d’angoisses inutiles et incontrôlables ».

Le médecin patraque

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