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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo

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Chroniques Carabines, 10
"Génération de chochottes"
par Scarabée
Article du 24 octobre 2010

L’externe ouvre péniblement un oeil à 6h du matin. Il fait nuit noire. Il s’ébroue, se traîne hors du lit, se rend dans la salle de bains. Il prend une douche chaude qui le console un peu du froid qui règne dans l’appartement. Il se sèche et surprend dans le miroir un visage blafard aux yeux cernés. Il ouvre le placard ; le choix est difficile. Froid dehors, trop chaud dans les services, en pyjama de non-tissé au bloc ; son style vestimentaire dépend des tâches qui lui incombent cette semaine. Il enfile ses fringues, se fait couler un café, grignote un truc, fume une cigarette, fait son sac en vidant la moitié de ses polycopiés dedans, au cas où il se sentirait dans une forme olympique en sortant de stage. 6H50 déjà, il est temps de vider les lieux. Un soupir, deux tours de clés, et c’est parti.

L’externe arrive à l’hôpital, toujours aussi peu réveillé. Il grimpe quatre à quatre les escaliers menant à l’amphi ; il est 7h43 et les seniors détestent les étudiants qui arrivent en retard au staff. Il rentre, pose son sac à ses pieds, ses fesses sur le strapontin, ses coudes sur la tablette, sa tête entre ses mains. Le staff est bref, ennuyeux car trop technique pour les connaissances limitées de la douzaine de kikis massés dans un coin de l’amphithéâtre. Après, il y a un cours, qui leur est heureusement réservé et beaucoup plus formateur. A 8h30, généralement, ce petit intermède prend fin, et la marmaille file au vestiaire enfiler sa blouse, en priant que personne n’ait forcé les casiers durant la nuit.

La matinée se passe, plus (au bloc) ou moins (en salle) occupée, plus ou moins physique, plus ou moins intéressante selon le poste occupé et l’équipe du jour. Vers midi, on a faim. Vers 13h, on crève la dalle et il est l’heure de partir pour de nouveaux horizons. L’externe repasse par le vestiaire pour y ranger sa blouse, prend son sac, et quitte l’hôpital pour rejoindre la fac. Il va manger un peu, puis il cherchera une place à la bibliothèque universitaire saturée de monde dès 13h05, quand tout le monde sort de stage. Pourquoi ne pas rentrer à la maison ? Souvent, parce qu’il sait très bien qu’à peine la clé dans la serrure, il aura envie de dormir ; la sieste, initialement modeste, risque de se transformer en deux heures de trou noir intégral dont il émergera encore plus vaseux qu’il ne l’était au départ. Et une après-midi sans boulot, c’est environ 50 pages de polycopiés qui s’ajoutent au travail en retard. Parce que l’externe, il arrive à foutre en l’air la moitié de ses après-midi de la sorte, en vasouillant, incapable de se concentrer sur la tâche à accomplir.

Nous avons tous constaté cette propension à l’épuisement ; tous les copains sont fracassés et blasés, même quand leurs stages se passent bien ; tous, nous faisons la sieste en rentrant, ou même la tête posée sur nos polys à la bibliothèque...je ne comprends pas. Après une demi journée de travail pas toujours harassant, je sombre dans une torpeur incroyable, l’oeil lourd, la nuque raide ; je n’ai pas envie de faire autre chose, non, j’ai juste envie de ne rien foutre. Et c’est de pire en pire chaque année. Quand on voit nos vaillants internes enchaîner 12 heures de travail puis des gardes à répétition sans repos compensateur, alors qu’ils ne sont plus vieux que de quelques années, on peut quand même se demander si les sujets nés dans les années 1980 et au-delà n’ont pas eu un contrôle qualité défectueux.

Pour en avoir le coeur net, j’ai demandé à ma maman, qui a commencé ses études de médecine en 1978. La réponse est implacable :

« Tu sais, nous on devait aller en stage jusqu’à 13h comme vous, mais on devait aussi retourner à l’hôpital pour la contre-visite de 17h... on n’avait pas le choix...

- Mais alors quand est-ce que vous bossiez vos cours ?

- Dès qu’on avait un peu de temps, aux chiottes, avant manger, après manger, dans les transports, partout. Mais pour moi, il n’y avait pas le choix, c’était le seul chemin pour devenir médecin, il fallait en passer par là. Alors on fonçait, on se plaignait moins que vous et on le vivait moins mal, il me semble...

- Argh. »

C’est bien ce que je pensais. On est une génération de chochottes. On a la chance de faire le métier qu’on aime, de voir des choses extraordinaires, d’apprendre beaucoup, d’être stimulé intellectuellement en permanence ; on est content, parfois heureux, mais tout cela n’est pas suffisant pour que nous foncions bille en tête comme nos aînés. Alors, d’où vient cette différence de tempérament ? Sincèrement, je l’ignore. Ce que je sais, c’est que j’en ai marre d’être perpétuellement insatisfaite et trop vannée pour faire quoi que ce soit de productif alors que mon épuisement n’est même pas justifié.

Il me semble que nous sommes en réalité aussi crevés que ne l’étaient nos anciens au cours de leurs études. Simplement, nous sommes aussi plus blasés et plus enclins à nous plaindre du rythme qui nous est imposé, alors que les vieux voyaient tout cela comme le chemin obligatoire pour atteindre le but ultime : a) soigner b) se faire un max de blé c) avoir la classe (rayer la mention inutile). Comme dans la vie d’une façon plus générale : mes plaisirs ne sont pas sans mélange, je ne crois pas avoir connu de joie sans peur du lendemain, et je désespère de trouver un jour cette insouciance.

Pour écrire à Scarabée

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