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Chroniques Carabines, 9
Fini de rire
par Scarabée
Article du 28 septembre 2010

C’est la rentrée...désolée pour le retard. J’ai commencé il y a deux jours une nouvelle année, un nouveau stage, de nouvelles emmerdes administratives, alors que je ne m’étais même pas encore remise de mon été (trop) mouvementé. Et après deux tout petits jours, mon pauvre esprit malade se remet à faire les montagnes russes, incapable de jongler entre mes émotions envahissantes et mon petit quotidien merdique : lever à 5h45, douche, fringues, maquillage, clope, thé, clope, premier métro, deuxième métro, marche, hôpital, staff, consultation d’ortho pendant 4 heures, sortie 13h, pas faim, clope, coca, clope, cours ou apprendre les cours (ou pas), retour maison, envie de rien faire, de rester plantée là bras ballants, cervelle vide, regard morne, bouffe compulsive, télé pas mieux, au dodo, rebelote. Fait chier ! Où caser du sentiment là-dedans ? J’ai l’impression d’être morte à l’intérieur. JE VOUDRAIS être morte à l’intérieur. Si y’avait des cours pour ça à la Mairie de Paris, j’irais réserver ma place plus vite que pour un concert de David Bowie. Mais y’en a pas, et ma carapace est toujours aussi molle. Ca met combien de temps à durcir, bordel ? On dirait que ça finit tout de même par arriver tôt ou tard. Tiens bon la barre, Scarabée. La preuve en histoire :

Madame X. est une africaine d’une soixantaine d’années, en situation irrégulière sur le sol français. Elle vient en consultation accompagnée de sa fille dans l’espoir d’obtenir le renouvellement d’un certificat médical qui attesterait « d’affections médicales d’une extrême gravité » et permettrait qu’elle demeure en France au lieu de se faire « chartériser » dans les plus brefs délais. Apparemment (je n’ai pas eu accès à toutes les informations), toute sa famille est ici et cela fait sans doute plusieurs années qu’elle vit en France par la grâce de sa hanche défectueuse. Par les temps qui courent...

Evidemment, on ne risque pas de mourir par défaut de prothèse de hanche, et le premier certificat signé de la main du chef de service était déjà « de complaisance », comme on dit. Alors quelques années après la pose, son état médical justifie encore moins, en tout objectivité, la délivrance d’un tel document. Ca, c’est l’attitude rationnelle de mon chef de clinique.
« Je ne suis pas le régulateur de votre présence sur le territoire. Je suis chirurgien, lui dit-il, j’ai un bistouri dans les mains, je ne suis pas le législateur, il ne faut pas confondre.

- Mais comment je vais faire, Docteur ? S’il te plaît, docteur, tu vas me faire du bien, merci docteur, il faut signer le papier, comment je vais travailler, comment je vais vivre, j’ai mal partout, pleure la dame.

- Je vais être horrible (en effet) mais ce que vous allez faire, ce n’est pas mon problème. Vous vous en remettez à la médecine pour des problèmes d’une toute autre nature. Votre état ne justifie pas que je signe. Ethiquement, JE NE PEUX PAS vous signer ça. Et de toute façon, ce certificat ne vous servirait à rien : il serait invalidé par l’expertise du médecin de la Préfecture. »

C’est la troisième ou quatrième patiente de la matinée. Jusque là, le chef me faisait l’effet d’un chic type. Bam ! Réaction initiale : regarder la pointe de mes chaussures fixement pour oublier ce que je vois, ce que j’entends, les pleurs, les refus, la merde de la vie humaine dans toute sa splendeur. J’aurais voulu lui demander : Pourquoi tu fais ça ? Tu ne la vois pas pleurer ? Comment on peut faire ? T’es qu’un médecin, c’est ça ? Mais t’avais l’air sympa tout à l’heure, putain !

Après aussi, d’ailleurs. On a enchaîné avec la suivante, dans le box d’à côté, avec l’archétype de la mama méditerranéenne volubile qui lui montre les photocopies de journaux régionaux dans lesquels elle est citée pour on ne sait quelles bonnes oeuvres, et patati et patata, invasive, gentille mais casse-couilles, incroyablement demandeuse d’attention. Et le chef est d’une patience d’ange, il la recadre sans la blesser, quelle subtilité dans la relation au patient ! Alors pourquoi suis-je toujours mal à l’aise en pensant à ce refus de tout à l’heure, à cette dame qu’on va scrupuleusement renvoyer au pays ? Et sa fille, très calme, très droite, la Résignation incarnée, qui a fini par demander et obtenir à la place du vrai-faux document un simple certificat attestant du suivi de sa mère, dans l’espoir que cela, joint au dossier de régularisation, fasse pencher la balance en leur faveur...

Il a raison mon chef de clinique. C’est moi qui déconne. Impossible d’engager sa signature sur un mensonge. « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » a dit Rocard, et si le mot passait qu’un gentil médecin signait à tour de bras, la moitié des sans-papiers de Paris se radinerait à sa porte. Mais son chef l’a fait avant lui... Il y en a, des bricolages à l’hôpital. On en passe, du temps à trafiquer pour que des patients dénués de toute couverture sociale soient tout de même pris en charge par l’assurance maladie. Evidemment qu’il fallait couper court, pour ne pas se laisser embarquer dans un truc incontrôlable. Mais elle pleure, cette femme, c’est sa vie qu’on assassine, de quoi elle va vivre ? Pourquoi ça me gonfle ? C’est moi qui délire ? Qu’est-ce que je fous là, à ressentir cette rage que la raison réprouve, alors que je sais pertinemment qu’il a fait ce qu’il fallait faire ?

Je ne sais pas si elle va rester ici, cette dame. J’espère qu’elle trouvera quelque chose pour sécher ses larmes. Est-ce qu’elle est là, la limite entre empathie et sympathie ? Oui, sans doute. Blinde-toi, Scarabée. Mais quand même, ça fait chier.

Pour écrire à Scarabée

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